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Fanfics – Digimon Savers – Message in the Packet

Digimon Savers – Message in the Packet

écrit par Emilie


statut :  complet
type :   oneshot
chronologie :   trois ans après Savers
date d’écriture : Novembre 2014


Mercredi 4 Août 2053 – 14h30 :

Une nuée d’oiseaux sauvages survolait la ville par une belle journée ensoleillée. Ils passèrent au-dessus d’un large groupe d’adolescents qui se réjouissaient du début des vacances d’été. La plupart se posèrent sur des toits d’immeubles ou de maisons. Un seul poursuivit sa route et ne s’arrêta pas avant d’avoir atteint les docks. Il se percha sur une des caisses attendant d’être embarquées à bord d’un quelconque navire pour ensuite se retrouver dans un autre port à l’autre bout du monde.

Près du petit oiseau apparaissait une bande pour le moins hétéroclite. Absolument personne ne semblait avoir de point commun, que ce soit par l’apparence physique, par l’âge ou par l’attitude. Pourtant, chacun était lié l’un à l’autre par une même chose : l’absence douloureuse et cruelle de son partenaire digimon. Durant de si longues années, tous avaient connu la joie ineffable d’avoir un ami fidèle à leurs côtés à chaque instant du jour et de la nuit, répondant présent pour n’importe quel problème, mais cette joie s’était finalement changée en tristesse trois ans plus tôt.

L’individu le plus grand et costaud de l’assemblée s’avança vers une sorte de hangar et tapa un code pour déverrouiller la porte. Il jeta un regard à l’intérieur et eut aussitôt envie de partir. Tant de souvenirs forts étaient attachés à cet endroit. Pourquoi Suguru avait-il donc tant insisté pour tenir la réunion ici ? Cela aurait été mieux à sa maison. Satsuma réfuta l’idée une seconde plus tard. Tout comme le DATS et ce QG qui les avaient accueilli lorsque les deux mondes couraient un grand danger, le foyer de la famille Daimon contenaient trop de rappels du passé.

– C’est vraiment stupide, Suguru-kun, de tenir une réunion ici, grommela t-il. Vraiment ! On aurait dû faire ça dans un lieu plus facile d’accès !

– Arrête un peu de râler, toi ! rétorqua l’espiègle professeur. C’est symbolique. C’est ici que nous avons passé des moments très forts avec nos digimon, non ? Alors il est naturel d’organiser une réunion parlant d’eux ici.

Satsuma ne poursuivit pas le débat et s’empressa de s’installer à une des chaises. Tout le monde fit de même et seuls les époux Daimon restèrent debout. Sayuri s’occupait de remplir les verres chaque fois qu’elle en apercevait un de vide et servait aussi de petits gâteaux. Quant à Suguru, il n’aimait pas être assis et préférait cent fois pouvoir se déplacer en exposant ses théories et découvertes.

– Eh bien, maintenant qu’on est là, je … , commença Suguru.

– Attendez ! cria Yoshino pour l’interrompre. Est-ce que tout le monde est là ?

– Il me semble que oui, répondit Tohma. Miki-san, Megumi-san, Chika-chan, Sayuri-san, taishou, Yushima-senshou, Ikuto … Oui, tout le monde est là.

– Alors vous m’avez interrompu pour rien ! rugit Suguru. C’est inacceptable ! J’étais sur le point de vous parler d’une chose exceptionnelle !

– Oh ! laissa échapper Ikuto en plaquant sa main contre sa bouche. Vous … vous … Vous avez réussi à trouver un moyen de stabiliser la frontière qui sépare le monde humain du Digital World ? C’est ça ? Vous savez comment ouvrir un passage sans l’endommager ? Alors … alors ça veut dire …. ça veut dire que Falcomon et les autres pourraient revenir !

– Oh ! Toosan, c’est merveilleux ! s’écria Chika, émue. Je … Piyomon … Alors Piyomon va enfin pouvoir revenir !

Suguru, très embarrassé, détourna le regard en se grattant la joue avec une extrême nervosité.

– Ce n’est pas vraiment ce que j’ai trouvé …

Cette réponse causa une vive déception aux deux adolescents qui ne purent la cacher. Tohma décida d’intervenir pour rappeler que le mieux serait d’entendre ce que le professeur Daimon avait à leur communiquer pour aviser ensuite. Suguru lui en fut reconnaissant et entama aussitôt sa présentation.

– Comme vous le savez, avec les Noguchi, les parents d’Ikuto-kun, je mène des recherches pour trouver un moyen d’ouvrir à nouveau un passage entre nos deux mondes mais sans que cela ne détruise une seconde fois la frontière, ce qui, comme vous savez très bien, aurait des conséquences désastreuses.

– Oui, tout le monde a maintenant compris combien il était dangereux d’ouvrir trop de fois le passage entre notre monde et le Digital World, reconnut Miki.

– Pour le moment, on n’a toujours pas trouvé le moyen d’ouvrir un portail pouvant permettre à un humain ou un digimon de passer d’un monde à l’autre sans danger.

– C’était bien la peine de nous convoquer alors, lâcha Satsuma avec mauvaise humeur. C’est une vraiment réunion inutile si c’est pour ressasser des faits que tout le monde sait déjà !

– Mais laisses-moi parler ! s’agaça Suguru. Tu es d’un pénible, Satsuma-kun !

– Et toi, tes exposés sont beaucoup trop longs. Sois un peu plus concis, compris ?

Sentant la querelle poindre, Yushima s’empressa de prendre la parole :

– Ce serait bien de le laisser parler, Satsuma-kun, et de savoir ainsi ce qu’il a à proposer avant de critiquer. Qu’en dis-tu ?

Satsuma laissa alors échapper un court soupir puis ajouta dans un grognement :

– La prochaine fois, je ne viens pas.

– Quelle perte ça va être !

En entendant son époux s’énerver une énième fois contre Satsuma, Sayuri se hâta de le calmer puis lui conseilla de reprendre son exposé là où il en était resté.

– Ah oui … Cependant, avec les Noguchi, j’ai eu une idée. Voyez-vous, ouvrir un portail dans la frontière, ça crée un gros trou puisqu’il faut faire passer un humain ou un digimon. Pour faire simple, c’est comme creuser un tunnel dans une montagne ! Il faudrait creuser un long chemin entre l’entrée et la sortie et sans que tout se casse la gueule … C’est compliqué à mettre en place.

– Je pense que l’exemple est assez bien choisi, dit Tohma. Alors quelle est votre idée pour consolider notre tunnel entre les deux mondes ?

– Pour le moment, un voyage pour un humain ou un digimon est exclu. Mais j’ai eu une idée : si on ouvrait un tout petit passage, minuscule, pour envoyer quelque chose au Digital World ? De là, on pourrait travailler à creuser davantage mais en faisant une sorte d’étanchement.

– Ça a l’air d’être une bonne idée, enfin je crois, fit Yoshino. Mais qu’est-ce que vous allez envoyer au Digital World ?

Cette question fit pétiller de malice le regard du professeur Daimon.

– Eh bien, nos voix ! Je pensais que nous pourrions envoyer chacun à messages à nos digimon ! Des messages vocaux, ce serait un si point infime dans la frontière que ça ne pourrait pas lui causer de dégâts ! Et aussi nos digimon pourraient enfin avoir de nos nouvelles ! Alors ? Alors ? Que pensez-vous de mon idée ?

– Je pensais être enfin capable de revoir Falcomon … , murmura Ikuto, déçu.

– Mais si Falcomon entend ta voix, ce sera un peu comme s’il te revoyait, dit Yushima. Et puis, c’est un début. Je suis certain que Suguru-kun trouvera bientôt un moyen de nous voir en vrai après cette étape.

– Oui, c’est ça ! C’est une étape ! s’exclama Chika en se levant vivement. Après avoir envoyé nos voix à nos digimon, toosan sera ensuite capable de les ramener !

– Et quand ? s’emporta Ikuto en se mettant à son tour debout. Dans un mois ? Dans un an ? Dans dix ans ? Je veux voir Falcomon maintenant !

– Les recherches scientifiques ne sont pas si évidentes, Ikuto, dit Tohma en baissant le regard. Cela fait si longtemps que je cherche un remède pour ma sœur … Mais je ne perds pas espoir ! Je trouverai ce remède alors je suis certain que le professeur Daimon saura lui aussi découvrir comment revoir nos partenaires digimon !

– Tohma a raison, ajouta Yoshino. Si nous cessons ce croire que nos partenaires peuvent revenir alors ils ne reviendront pas.

Ikuto, vaincu par les paroles de ses amis, baissa la tête.

– Je sais. Je sais que c’est vous qui avez raison. Mais c’est si long … Et je me sens si seul sans Falcomon …

Chika posa sa main sur l’épaule du jeune garçon.

– C’est normal de douter, Ikuto-kun, assura t-elle, mais ne perds pas espoir. On y arrivera ! Un jour, nous les reverrons vraiment !

– Oui, murmura t-il dans un faible sourire. Falcomon et les autres reviendront.

Suguru, satisfait par la résolution de cette tumultueuse agitation, prit à nouveau la parole :

– Eh bien, je crois que mon idée a l’air de vous plaire à tous. Alors si on commençait demain ? On pourrait le faire au DATS, qu’en pensez-vous ?

Mais personne n’eut le temps de lui répondre. Satsuma se leva de manière si brutale qu’il surprit tout le monde avant de cogner ses poings sur la table.

– C’est vraiment une idée stupide !

Là-dessus, il s’éloigna en de grandes enjambées et rejoignit la sortie.

– Satsuma-kun, attends !

L’appel de Yushima, son supérieur hiérarchique depuis presque vingt ans, le fit réagir et il se tourna dans sa direction.

– Écoutes, Satsuma-kun, fit le vieil homme, je comprends que tu puisses ne pas aimer cette idée, je te connais assez pour savoir pourquoi, mais décourages-tu les autres ? Tout le monde veut croire et espérer au retour de nos partenaires digimon et tout ce qui nous en rapproche est bon à prendre. Tu ne peux pas rejeter l’espoir.

– L’espoir, hein ? Ce ne même pas un espoir ! Aucun de nous ne sait si ça marchera ou non ! Même le grand professeur là-bas l’ignore ! Après plus de trois ans, ils continuent toujours d’entretenir les choses comme si tout irait bien ! Mais non ! Est-ce que je dois vous rappeler dans quel état Ikuto-chan et Chika-chan ont été pendant des semaines après le départ des digimon ?

– Je ne pleure plus maintenant, rétorqua Ikuto, bougon. Et puis, même, j’ai jamais pleuré !

– Tout ça, tout ce projet, ça ne servira qu’à libérer à nouveau la douleur et la souffrance d’avoir perdu nos partenaires digimon et aucune garantie d’avoir quelque chose en retour ! Alors c’est inutile !

– Mais le professeur Daimon a besoin de ce test, d’après ce que je comprends, taishou, intervint Tohma, pour être capable de poursuivre ces recherches.

– Eh bien, qu’il le fasse seul mais qu’il n’utilise personne d’autre !

– J’ai besoin de vous tous, insista Suguru étonnamment calme. Un seul envoi n’est pas assez. Nous avons de plusieurs points pour mieux nous repérer dans la frontière spatio-temporelle. Écoutes, Satsuma-kun, je comprends que pour toi je joue à l’apprenti sorcier mais …

– Mais tout ce qui va faire, c’est ouvrir la boite de Pandore !

Un fin sourire se dessina alors sur le visage de Suguru.

– Et dans la boite de Pandore, lorsque tous les maux sont sortis, il restait toujours quelque chose à l’intérieur, la chose la plus précieuse au monde.

– L’espoir, hein ? fit Satsuma avec amertume. Mais tu ne comprends donc pas que l’espoir est la pire des choses qui soit ? Avoir de l’espoir, c’est souhaiter chaque jour une chose qui pourrait ne jamais arriver … C’est un supplice de Tantale ! Tu es bien plus heureux quand tu cesses d’espérer et prends les choses comme elles viennent !

Le sourire de confiance du professeur Daimon se fissura et il fut incapable de trouver la moindre phrase à lui répondre. Satsuma en profita pour quitter la pièce.

– Taishou … , lâcha Megumi, médusée.

Elle fut la seule à être capable de s’exprimer. Tout le reste du groupe demeurait perplexe ou contemplait, hagard, la porte par laquelle venait de disparaître Satsuma.

– Yushima-san … , murmura t-il au bout de quelques instants, tu crois vraiment en mon idée ? Peut-être que Satsuma-kun a raison … J’en demande trop aux autres … Je promets trop mais je ne leur donne jamais rien …

– Si nous voulons revoir les digimon, il faut trouver un moyen de rouvrir en toute sécurité le portail, énonça le vieil homme d’une voix sévère dont personne n’était coutumier. Tu fais juste le travail qu’il faut faire, Suguru-kun, et personne ne te reproche rien. Alors n’écoutes pas Satsuma-kun quoiqu’il puisse dire.

– Mais taishou a toujours su rapidement juger une situation ou une idée, rappela Yoshino. Alors …

– C’est vrai, acquiesça Suguru. Satsuma-kun a une excellente intuition et quand il dit que quelque chose ne va pas, eh bien, généralement, il ne se trompe pas.

– Mais Satsuma-kun n’est pas objectif avec les digimon, reprit Yushima. Je pense que l’absence de Kudamon est encore très douloureuse pour lui et je ne serais pas surpris d’apprendre que c’est peut-être lui qui souffre le plus de nous tous.

Il marqua une courte pause en poussant un soupir.

– Mais Satsuma-kun est Satsuma-kun. Il ne se plaint jamais quoiqu’il arrive. Il serait même capable de se traîner dans un coin pour y mourir plutôt que de nous crier qu’il est blessé !

– On dirait un chat, fit Tohma. Mais je crois que je comprends un peu. C’est tout simplement un moyen de protection.

– C’est le pire ! lâcha Yoshino.

Brusquement, pour chasser l’apathie qui s’était progressivement abattue autour de la table, Yushima frappa fort dans ses mains.

– Ça suffit ! Assez parlé de Satsuma-kun ! Demain, nous débutons le projet de Suguru-kun que Satsuma-kun soit d’accord ou non ! D’accord ?


Jeudi 5 Août 2053 – 9h30 :

La pièce était plongée dans un silence total que seul dérangeait le ronronnement de l’ordinateur. Tohma se trouvait devant, installé dans un confortable fauteuil à roulettes, et fixait l’écran d’un regard nerveux depuis de très longues minutes. Le jeune médecin avait pourtant réfléchi pendant toute la nuit à ce qu’il pourrait exprimer dans son message, à la manière d’évoquer ses sentiments pour Gaomon, à ce qu’il devait dire ou non … Mais à présent face au micro pointé devant lui, toutes ses belles phrases semblaient avoir déserté son esprit.

La veille, après le départ de Satsuma, ils avaient longuement discuté de leur projet avant de procéder à un tirage au sort pour déterminer avec impartialité l’ordre dans lequel chacun d’eux enregistrerait son message. Et ce fut lui qui remporta la première place … bien sur !

« Gaomon … »

Sans en avoir réellement conscience, Tohma venait de prononcer dans un murmure le nom de son partenaire. Contre toute attente, ce son lui fit oublier toute appréhension ou réserve et les mots sortirent de sa bouche avec une facilité déconcertante.

«  Cela fait trois ans et cinq mois que tous les digimon ont quitté notre monde pour retourner au Digital World. C’est une longue période. Je suis très occupé. Je me lève tôt chaque matin puis me consacre à mes recherches pour trouver enfin le remède qui pourra sauver ma sœur et me couche tard. Je suis très occupé toute la journée. En réalité, je crois que je fais express de m’occuper autant. Mes recherches m’ont fourni là un excellent prétexte. Pourtant … Pourtant, je continue encore à penser. Je pense à des choses bien éloignées de mes expériences ou de formules mathématiques. »

La gorge nouée, Tohma marqua une pause et n’en revint pas d’avoir compris si facilement son cœur. Jusqu’à aujourd’hui, il vivait sans passer au lendemain, sans s’interroger sur ses sentiments, se contentant de répéter chaque jour les même gestes et les mêmes actions. Un sourire douloureux se dessina sur son visage. Cet exercice allait lui apprendre beaucoup de choses sur sa personnalité et son comportement. Cela le décida à poursuivre en analysant ses émotions et ses souvenirs.

« « A quoi je pense ? » tu demandes, n’est-ce pas, Gaomon ? Eh bien … Je me rappelle des moments que j’ai vécu au DATS, de nos missions, des enquêtes pour déterminer si un humain utilisait ou non un digimon pour commettre un crime, de quand nous sécurisions un digimon … Toute cette routine me manque. A l’époque, c’était quelque chose ordinaire. Cela m’apparaissait comme un simple travail et je remplissais chaque tâche que Satsuma-taishou me confiait du mieux que je le pouvais. Mais je me trompais. J’avais tort, Gaomon. Notre travail au DATS n’était pas un job d’étudiant qui m’aurait permis de payer le loyer d’un studio ou les frais d’université. Non … Les moments que nous avons passé au DATS … Je réalise à présent que ce n’étaient pas des moments ordinaires. J’étais heureux en ce temps-là. »

Tohma s’arrêta une minute pour reprendre son souffle avant de poursuivre :

«  Cela te paraît surprenant, Gaomon ? Je le suis autant que toi. Pourtant, tout au DATS m’agaçait. Shirokawa-san et Kurosaki-san étaient gentilles mais elles m’agaçaient et je trouvais parfois qu’elles étaient plus puériles que Masaru ! »

Il laissa alors un rire franc.

«  Ah ah ! Je n’aurais jamais cru pouvoir utiliser ainsi une telle comparaison ! Mais Shirokawa-san et Kurosaki-san sont malgré tout de bonnes personnes et elles ont toujours fait preuve de professionnalisme. J’admirais aussi énormément Satsuma-taishou mais il m’agaçait, j’avais l’impression d’être un enfant quand il m’adressait la parole. Je suppose que c’était naturel pour lui. Après tout, je n’avais que quatorze ans et lui, si je me souviens des fichiers sur les membres du personnel du DATS, approchait des quarante ans. Alors, à ses yeux, je n’étais qu’un gamin ! Mais Satsuma-taishou et Kudamon, malgré tous leurs défauts, malgré tout ce qu’on pouvait leur reprocher, ils savaient toujours quoi faire au bon moment. J’ai le pressentiment même qu’ils étaient capables d’analyser une situation et d’anticiper les événements afin d’avoir toujours plusieurs coups d’avance sur nous, un peu comme le font les joueurs d’échecs. Oh ! Tu te souviens de nos parties, Gaomon ? Je t’ai appris à jouer et tu es devenu rapidement très doué même si tu n’avais jamais pu me battre à ce jour. »

Tohma sentit sa gorge se serrer davantage et éprouva brusquement une vive envie de fondre en larmes. Il se força à refouler l’émotion qui se submergeait en se concentrant sur son monologue :

«  Il y avait Yoshino au DATS. Elle était vraiment gentille, compréhensive, compétente … Je n’arrive pas à lui trouver de défauts mais je pense manquer d’objectivité. Je suis sûr que toi, Gaomon, tu pourras m’en citer quelques uns. Nous avions aussi, bien sur, le fameux Daimon Masaru. Que puis-je dire à son sujet ce que tu ne sais pas déjà ? Masaru m’a toujours agacé. Depuis le commencement. Pour moi, il était une personne stupide et ne méritait pas d’appartenir au DATS. J’avais tort. Au-delà des apparences, Masaru est une bonne personne, loyal pour ses amis, et doté d’une sensibilité que je n’aurais jamais cru possible de sa part. Et sans lui, il n’y aurait sans doute plus personne dans les deux mondes … Le monde humain et le Digital World eux-mêmes n’existaient plus … Masaru, toujours à casser le matériel que je devais ensuite réparer ou à effacer un rapport que je venais de terminer, toujours à contrarier le moindre de mes plans … Mais, honnêtement, la vie sans Masaru n’aurait-elle pas été fade ? Et si je suis devenu la personne tel que je suis aujourd’hui n’est-ce pas grâce à ces confrontations qui nous ont si souvent opposé ? Avec Masaru, j’ai dû apprendre qu’il existait d’autres manières de penser et que toutes se valent. Il n’existe pas non plus une seule intelligence. Moi, par exemple, j’ai tout appris dans les livres. J’ai retenu bêtement ce que je lisais, les théorèmes, les formules, les algorithmes puis je me contentais de régurgiter mes connaissances en fonction des situations. C’était efficace. Masaru n’était pas comme moi. Je suis certain que Chika-chan à l’époque en savait bien plus que lui ! Mais Masaru … Masaru n’a jamais eu besoin du savoir des livres. Il se contentait d’observer autour de lui et de mettre au point des stratégies pour le moins primitives. Mais elles fonctionnaient ! Moi, je suis ma raison et lui son instinct. Si au départ, ces différences me paraissaient édifiantes, je réalise à présent que nous étions ainsi à nous deux complémentaires et lorsque Masaru et moi unissons nos forces, rien ne peut nous arrêter. Satsuma-taishou l’a bien sur compris. Avant même Kudamon. C’est pourquoi il a ainsi décidé de nous mettre en équipe. C’était une décision en apparence irrationnelle mais je vois au combien maintenant que celle-ci est plus que rationnelle. J’étais … J’étais vraiment un idiot. Est-ce tu l’as compris avant moi, Gaomon, et tu n’as pas voulu me vexer ? La prochaine fois, si j’agis encore de manière aussi stupide, dis-le moi, d’accord ? »

Tohma contempla l’écran, le regard médusé, ne parvenant pas à croire aux paroles qu’il venait de prononcer. Dresser un tel éloge à Masaru … Cela lui paraissait être à la fois inique et réaliste. Il songea ensuite à Gaomon et se demanda si celui-ci n’allait pas s’interroger sérieusement sur la santé mentale de son partenaire.

« J’étais bien au DATS. Le DATS m’offrait une véritable stabilité. Il y avait tous ces gens que j’ai cité, agaçants de prime abord mais que j’ai appris à apprécier et qui sont devenus de formidables compagnons. Cependant, la chose qui me manque le plus du DATS, c’est la présence de Kamemon. Est-ce tu te souviens ? Kamemon se déplaçait toujours à travers la salle, portant son plateau, et nous apportait une tasse de café, de thé ou de chocolat. C’était un spectacle qui ne changeait jamais. Il était toujours là, à la même place, refaisant toujours les mêmes gestes. Je me rappelle maintenant de notre retour après notre premier voyage au Digital World. Kamemon n’était plus là. Il n’y avait plus personne pour nous apporter à boire. Cela parait bizarre que je retienne un tel détail mais je crois que j’ai vu là le signe anonciateur d’une grave perturbation. L’équilibre du DATS s’était déjà fissurée. C’est comme si pour moi, Kamemon avec son plateau représentait notre unité. C’est étrange, n’est-ce pas ? Moi-même, je ne comprends pas très bien.

Tohma marqua une pause plus longue que les précédentes, s’interrogeant sur comment poursuivre son message. Il lui fallait attaquer à présent la partie la plus difficile.

« Il y a autre chose que le DATS qui me manque plus que tout. C’est toi, Gaomon. Lorsqu’on y réfléchit, nous avons passé très peu de temps ensemble, toi et moi. Ikuto, Yoshino, Satsuma-taishou, le professeur Daimon … Tous ont eu la chance de vivre avec leur partenaire digimon pendant pratiquement dix ans. Alors que toi et moi, Gaomon, nous nous sommes seulement rencontrés onze mois avant que Mercurimon ne fasse son apparition et que notre longue odyssée ne débute. Je me rappelle très bien de ce moment. Je venais d’être diplômé de l’université de Stockholm, j’étais reconnu comme médecin … Ma famille, mes professeurs, mes condisciples, tout le monde était émerveillé par la prouesse que je venais d’accomplir, j’étais un grand génie et une grande fierté pour eux. Tout le monde était heureux … Tout le monde sauf moi. Je ne ressentais rien de spécial. Pour moi, ce diplôme, ce n’était rien. Ou plutôt, ce n’était qu’une étape. Une étape indispensable pour atteindre le but que je m’étais fixé. Le fameux remède pour guérir Relena … C’était un objectif si lointain, si inaccessible, que je ne voyais aucune raison de me réjouir. J’étais alors très énervé par toutes ces réjouissances autour de moi. Pour moi, il n’y avait strictement rien à fêter ! »

Les yeux clos, Tohma visualisa un bref instant quelques unes de ces scènes passées, éprouvant toujours ce même sentiment d’agacement, puis poursuivit son récit :

«  Un soir que je revenais d’une réception interminable, je voulais me remettre rapidement au travail. Je désirais continuer à étudier la maladie de Relena pour y trouver une faille par laquelle j’aurais pu la combattre. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi … A la place, un digitama est apparu dans une lumière étrange. J’étais stupéfait ! Je ne comprenais rien à ce qui arrivait. Tout cela n’avait rien de logique ou de normal … Le digitama est tombé ensuite dans mes mains et il a éclos. Et tu né, Gaomon. Merci, Gaomon. Merci d’être né pour moi, Gaomon. Ton digitama aurait pu tomber n’importe où dans notre monde mais c’est vers moi qu’il est venu … Comme un signe du destin … Je … Gaomon, je te suis reconnaissant pour tout ce que tu as fait pour moi, pour être resté chaque jour à mes côtés. Quoiqu’il se passait, dans les moments de doutes, dans les moments de désespoir, dans les moments où je ne faisais confiance à personne, tu as toujours été là. Tu étais toujours présent. Il suffisait que je me tourne vers moi et je disais « Gaomon ! » et … et toi, tu répondais …. tu répondais … « Yes, master ! ».

Brusquement, toute la résistance de Tohma se brisa et il éclata en sanglots :

«  Je veux tellement entendre cette voix ! Gaomon ! Je veux que tu reviennes ! Je veux pouvoir me retourner et te voir là devant moi me sourire ! Je veux voir ta petite queue remuer joyeusement … Je veux goûter à nouveau le thé que tu me prépares de temps en temps … Le dernier était délicieux … Je veux … Je veux … Je veux … Je veux … Je veux te voir, Gaomon ! Gaomon, reviens ! Reviens ! Je veux que tu reviennes ! »

Débordé par ses émotions, Tohma mit un long moment avant de se reprendre et d’être capable de parler à nouveau.

«  Je suis désolé, Gaomon. Cela ne me ressemble pas du tout mais te parler ainsi et dévoiler tous ces sentiments que j’avais enfermé en moi depuis notre séparation me brisent le cœur. Tu me manques chaque jour, Gaomon. Relena te réclame souvent. Le soir, je lui raconte souvent des histoires basées sur les aventures que nous avons vécues ensemble et je lui explique combien tu es un merveilleux digimon. Relena a même fait un gros caprice il y a quelques mois. Elle voulait une peluche qui te ressemble. Mon père a exaucé immédiatement sa requête et elle dort tous les soirs avec un Gaomon en peluche grandeur nature. Mais moi je déteste cette peluche. Elle me rappelle beaucoup trop ton absence. Je m’entends beaucoup mieux avec mon père et lui passe de plus en plus de temps au Japon qu’au manoir Norstein en Autriche. Ma chère grand-mère y demeure donc seule presque toute l’année et Relena m’a confié que cela la faisait enrager. Cette année, mon père et moi sommes allés pour la première fois ensemble sur la tombe de ma mère le jour de l’anniversaire de sa mort. Il m’a parlé d’elle, de leur rencontre … Ma mère … Je ne t’en ai jamais parlé, n’est-ce pas, Gaomon ? En vérité, il y a beaucoup de sujets dont nous n’avons jamais parlé ensemble. Je le regrette à présent. Quand tu reviendras, Gaomon, je te répondrai à toutes les questions et tu pourras me poser absolument toutes celles que tu désires. Je ne cacherai plus rien.

Tohma sentit les émotions étrangler à nouveau sa gorge et comprit qu’il devenait temps de mettre à terme à son message.

«  Prends soin de toi, Gaomon, et reviens bientôt en excellente santé. »

Son doigt s’empressa aussitôt d’appuyer sur la touche qui stoppait l’enregistrement. Dès que la bande eut cessé de défiler à l’écran, Tohma s’effondra sur le bureau et sanglota comme un enfant.


Jeudi 5 Août 2053 – 10h15 :

Peu après avoir quitté qui se remettait doucement de ses émotions dans la salle de contrôle où travaillait l’équipe principale du DATS, Yoshino pénétra dans la pièce choisie pour enregistrer les messages qui seraient envoyés bientôt à leurs partenaires digimon. En apercevant l’écran où l’attendait un micro et des écouteurs, quelques larmes perlèrent à ses yeux mais ses poings se serrèrent très vite. Elle se remémora sa promesse : elle ne pleurerait pas. Raramon n’entendrait pas une fille déprimée et anxieuse mais une femme forte et déterminée.

Résolue, Yoshino s’assit dans le fauteuil et posa le casque sur la tête. Elle sortit ensuite un document sur lequel avait écrit la nuit dernière tout ce qu’elle avait l’intention de dire à Raramon. Sa main activa le début de l’enregistrement puis la jeune fille commença à parler d’une voix monocorde en lisant sa lettre :

«  Bonjour Raramon. C’est Yoshino. Fudjieda Yoshino. Tu te souviens de moi, n’est-ce pas ? Cela fait maintenant trois ans que nous ne nous sommes pas vues. Trois ans déjà se sont écoulés depuis que vous êtes tous retournés au Digital World. Vous avez dû avoir beaucoup de travail mais les reconstructions doivent être terminées à présent, n’est-ce pas ? Au monde humain, il ne reste désormais plus aucun dégât de tous les incidents qui ont eu lieu lors de ces événements incroyables. C’est très impressionnant. Je n’en reviens toujours pas. Satsuma-taishou nous a expliqué que les différents gouvernements ont accepté une entraide parfaite et chacun a agi en fonction de ses moyens. C’est formidable, n’est-ce pas ? Tout le monde a travaillé ensemble. Nous, les membres du DATS n’avons pas pu faire grand chose. En fait, le DATS …

Brusquement, Yoshino s’arrêta de lire puis dirigea son regard pour fixer l’écran où la bande de l’enregistrement continuait à tourner. Elle secoua la tête puis poursuivit d’une voix beaucoup plus naturelle :

«  Le début de mon message ne fait pas très naturel, pas vrai, Raramon ? On dirait que j’ai avalé une boite complète de tranquillisants ! »

Elle laissa échapper un rire franc puis continua :

«  Le DATS n’existe plus maintenant, Raramon. Puisque le portail a été fermé et que les digimon ne peuvent plus apparaître dans notre monde, l’organisation devenait inutile. Mais je ne suis pas au chômage pour autant ! Eh non, contrairement à ce que tu crois, je ne me tourne pas les pouces ! Alors arrête tout de suite de sourire et retire ce commentaire que tu es en train de penser ! Satsuma-taishou, Miki, Megumi et moi, on a rejoint les forces de police ! Enfin, Satsuma-taishou, je ne sais comment il s’est débrouillé mais en ayant quitté son ancien poste dix ans plus tôt pour rejoindre le DATS il est maintenant revenu en tant que commissaire. Enfin, c’est pas de la tarte ! Tu connais Satsuma-taishou, pas vrai ? Dès qu’on a le moindre retard dans un rapport ou qu’il trouve qu’on bavarde un peu trop, il hurle ou nous sanctionne ! C’est le pire ! Mais ça vaut pas le jour du Noël où il a nous a obligé à faire des heures supplémentaires pour terminer du classement ! Du classement ! Tu imagines ? Rater le jour de Noël pour de bêtes classements ! C’est vraiment le pire ! Satsuma-taishou s’en fiche pas mal des fêtes ou de rentrer tard … Il vit seul … Mais nous ! Il pourrait penser à nous quand même ! C’est le pire ! »

Puisée par sa longue tirade, Yoshino reprit son souffle avant de poursuivre :

« D’ailleurs, Raramon, tu sais quoi ? J’ai un petit ami ! Quoi ? T’as des commentaires à faire ? Ravale-les !!! Non, il n’est ni moche ni stupide ! Et il n’a aucun problème au cerveau ! C’est bon ? T’en as fini avec les vannes ? Alors ce garçon avec lequel je sors depuis quelques mois, tu le connais, Raramon ! Tu veux savoir son nom ? Eh bien … Il est blond, il a de beaux yeux bleus, il est plus grand que moi et il vient d’un pays étranger… Ah ah ah ! Tu as compris ? Mais oui ! C’est Tohma ! Tohma et moi nous sortons ensemble la fête du Nouvel An de l’an dernier. Je ne suis pas certaine de pouvoir te dire exactement comment ça s’est produit. Ça c’est produit, c’est tout. Enfin, nous ne nous voyons pas beaucoup. Tohma est très occupé dans ses recherches pour trouver un médicament miracle pour soigner sa petite sœur. Récemment, je passe beaucoup de temps au manoir Norstein et je tiens compagnie à Relena. Depuis trois mois, elle ne se lève plus. Elle n’en a plus la force … Je suppose que sa maladie gagne du terrain et l’affaiblit davantage … J’espère de tout mon cœur que Tohma trouvera le remède pour la guérir. Je ne veux pas que Relena meure. D’abord, Tohma serait effondré si un tel drame se produisait. Son père aussi. Non, son père serait dévasté et il ne s’en relèverait pas. Je le vois dans ses yeux quand nous parlons ensemble qu’il a déjà perdu tout espoir … Tohma, je sais qu’il surmonterait cette épreuve si elle lui était imposée. Tohma est fort, très fort. Et puis, je serais là pour le soutenir et le réconforter. Mais je refuse que Relena puisse mourir ! Je ne le veux pas ! Cette petite fille vient juste de fêter ses neuf ans. Est-ce réellement son destin de mourir aussi jeune ? Non ! C’est impensable ! Un enfant n’a pas à mourir aussi jeune ! Alors Tohma va trouver un remède et Relena vivra ! »

Yoshino s’arrêta à nouveau de parler, à bout de souffle, et s’accorda une pause puis ajouta :

« J’ai repris l’étude du piano. Je veux désormais être capable d’en jouer seule. J’ai beaucoup aimé quand tu te trouvais à mes côtés et reproduisait la musique que j’étais censée jouer en en spectacle. Ce sont d’excellents moments. Mais je ne suis plus une petite fille, Raramon ! Je veux être capable de faire les choses par moi-même ! Alors j’apprendrai à jouer seule. Tu as vu, Raramon ? J’ai mûri ? Qu’est-ce que tu dis de ça ? Tu vois, contrairement à ce que tu disais toujours, je sais parfaitement me débrouiller seule. »

Elle se tut durant une bonne minute, reprenant ainsi le contrôle de ses émotions, et décida de changer de sujet :

«  Comment va tout le monde au Digital World ? Masaru et Agumon sont en train de chercher un digimon à combattre, pas vrai ? Gaomon va bien ? Tohma s’inquiète beaucoup à son sujet même s’il ne dit jamais rien. Mais je peux sentir son inquiétude. Falcomon est-il retourné dans la forêt où il vivait autrefois avec Ikuto ? Je ne pense pas … Ikuto et lui y ont tellement de souvenirs … Ce serait sûrement trop éprouvant … Et Kamemon ? Que peut-il faire ? Huuum … Je réalise que je ne sais rien à son sujet … Oh ! Je sais ! Kamemon pêche ! Il attrape plein de poissons ! Comme Yushima-san ! Ah ah ah ! D’ailleurs, tu sais quoi ? Yushima-san, lors des repas qu’organise régulièrement Sayuri-san, il amène toujours une glacière pleine de poissons et dit que c’est pour le repas ! Tu verrais alors l’expression que Satsuma-taishou et le professeur Daimon ont alors ! Ils deviennent tout blancs ! J’ai l’impression que Yushima-san leur a cuisiné beaucoup de poissons lors de leur premier voyage au Digital World ! Enfin, heureusement, Sayuri-san a toujours son repas de prêt et elle arrange tout ! Sayuri-san est vraiment formidable ! Je me demande si je pourrais être une aussi bonne mère de famille quand j’aurais des enfants … Non, Raramon ! Mes enfants seront normaux ! Retire-toi de la tête tout de suite ce que tu penses ! Et aussi … Oui, il y aura quelqu’un pour me faire des enfants ! J’ai l’air si moche que ça ? Tu as de la chance d’être au Digital World ou je t’aurais déjà attrapé pour te déformer, gélatine ! »

Yoshino sentit sa gorge se nouer et les larmes affluer à ses yeux. Elle se força alors à rire pour masquer sa tristesse.

« Tu me manques, Raramon. Je n’arrêtais jamais de râler après toi et toi tu n’arrêtais jamais d’émettre toutes sortes de commentaires désagréables sur moi … Je … J’avais beau trouver ça très énervant, ne plus les entendre, ça me manque … Je rêve de pouvoir t’entendre me dire que je suis grosse de ta petite voix qui se veut moralisatrice … Et moi, je hurlerai « RARAMON ! » puis je te prendrai dans mes bras pour te déformer comme si je voulais jouer de l’accordéon ! Raramon … Tu me manques … Je pense à toi sans arrêt … Chaque jour … Quand je regarde la télé, je place même un oreiller dans mes bras … Autrement, j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose de très important … Raramon … »

L’émotion l’étrangla de plus en plus. Elle maudit sa faiblesse qui refusait de disparaître de son être et choisit d’orienter son message vers une autre direction.

«  Le professeur Daimon et le couple Noguchi travaillent très dur pour trouver un moyen d’ouvrir un portail entre nos deux mondes en toute sécurité. Mais ce n’est pas très concluant pour le moment. Cependant, le professeur Daimon a eu l’idée d’envoyer nos voix à nos partenaires digimon pour faire un test. Il espère que cette expérience lui permettra enfin d’avoir une piste pour mieux orienter ses recherches. J’espère que cela fonctionnera. Tout le monde espère. Tout le monde … Tu sais, d’ailleurs, nous n’avons pas été tous affecté de la même manière par votre départ. Moi, je m’en suis assez bien sortie. Même si j’étais très triste, les premiers jours, je me suis relevée vite pour reprendre ma vie en main. Ikuto et Chika-chan eux ont pleuré des semaines … les pauvres … Ikuto a eu beaucoup de mal à s’adapter au monde humain. Il a dû apprendre en six mois à lire, à écrire, toutes les connaissances que les enfants apprennent à l’école primaire, comment on se comporte en public … Il a été très courageux. Au début, il avait du mal à s’entendre avec ses parents. Le professeur Daimon et Sayuri-san l’ont même accueilli plus d’un an pour l’aider à se reconstruire. Ses parents venaient alors lui rendre visite puis repartaient. Mizunu-san était dévastée chaque fois. Kenji-san et Mizunu-san n’arrêtaient pas de se disputer pendant cette période. Kenji-san disait qu’il fallait abandonner l’idée qu’Ikuto puisse faire partie de leur famille, que c’était une tâche impossible, qu’il valait mieux laisser les Daimon s’occuper de lui, qu’il serait plus heureux ainsi … Mizunu-san en était folle de rage ! Elle criait de véritables horreurs à son mari ! Tu aurais entendu ! Parfois, ils se disputaient devant Ikuto … Chika-chan et moi essayions alors de le réconforter, de lui dire que tous les couples se disputent … Mais Ikuto répétait sans cesse qu’il aurait mieux fait de rentrer au Digital World, que ce n’était pas sa place ici … Pauvre Ikuto … C’est taishou qui a tout arrangé. Il est allé un jour trouver le couple Noguchi et les a mis face à leurs responsabilités. Il leur a fait prendre conscience de leurs erreurs et donné des pistes sur comment ils devraient se comporter … Et les choses ont été mieux peu à peu ensuite … Taishou est un vrai génie ! A présent, Ikuto vit avec ses parents et Yuka-chan, sa petite sœur. Tout va pour le mieux ! Sayuri-san s’inquiète beaucoup pour Masaru mais elle dit presque aussitôt que Masaru est le fils du professeur Daimon et par conséquent, il reviendra lui aussi à la maison sain et sauf. Huuuum … J’espère que Masaru ne fera pas lui aussi contrôler par Yggdrasil ! Ah ah ah ! Yushima-san va très bien. Je ne sais pas s’il se force ou pas mais il prend tout avec le sourire et dit que Kamemon reviendra certainement et il attend ce jour avec impatience. Il passe toutes ses journées à pêcher, je crois. Taishou l’appelle le touriste ! C’est très drôle les conversations qu’ils ont quand Yushima-san vient nous rendre visite au commissariat ! D’ailleurs, taishou … Je ne sais pas du tout comment il vit l’absence de Kudamon … Il ne parle jamais des digimon ou de nos aventures … Lorsqu’un de nous évoque le sujet, il reste silencieux. En même temps, taishou est toujours silencieux, à part si tu lui poses une question … Ah ! Je crois que je connaîtrai jamais ses véritables sentiments ! »

Yoshino marqua un nouveau visage. Ses yeux se remplissaient de plus en plus de larmes et elle ne parvenait plus à les refouler.

«  Je vais te laisser maintenant, Raramon. Tu vois que je vais bien et que les autres aussi vont bien. Prends soin de toi, ma Raramon. Je t’aime. »

Rapidement, sa main arrêta l’enregistrement et Yoshino put enfin donner libre cours à son chagrin.


Jeudi 5 Août – 10h50 :

Yushima passa les portes automatiques de la salle de contrôle du DATS pour y découvrir une ambiance pour le moins morose. Yoshino, le visage défait mais souriant, tentait de réconforter Tohma, affalé dans un des fauteuils. Il crut même apercevoir des larmes sur le visage du jeune homme. Une chose qui l’étonna au plus haut point. Tohma Norstein montrait très difficilement ses émotions alors l’imaginer pleurer … Mais Yushima comprenait aussi que la situation n’était facile pour personne. Comme Satsuma l’avait énoncé avec clarté, évoquer tous ces souvenirs liés à leurs partenaires digimon éveillait une douleur lancinante qui avait mis des mois à s’endormir. Au fond, son ami avait raison : ce projet était cruel. Sans la moindre garantie d’espoir, il ouvrait une blessure tout juste cautérisée. Cependant, quelle autre solution avaient-ils à leur disposition ? Aucune. Par conséquent, si chacun souhaitait réellement que le professeur Daimon et le couple Noguchi avancent dans leurs recherches, cette souffrance se révélait indispensable.

– Tu es en avance, Yushima-san !

Le vieil homme tourna la tête vers le bureau où trônait autrefois Satsuma, Kudamon juché sur ses massives épaules, et y vit son ami, confortablement installé dans le siège en cuir, les pieds posés sur la table de travail et les mains croisées à l’arrière de sa tête.

– Suguru-kun ! fit-il joyeusement. Je ne t’avais pas vu !

– Shirokawa-kun et Kurosaki-kun viennent de partir pour enregistrer leur message, l’informa Suguru en se redressant. Quand elles seront revenues, tu pourras y aller. Ça te va ?

– Parfaitement. Et les autres ? Quand le font-ils ?

– Puisque tu es là, je vais rentrer à la maison. Ikuto-kun et Chika-chan m’attendent là-bas pour que je leur dise quand ils pourront venir. Après eux, il ne restera plus que moi.

– Oh ? laissa échapper Yushima d’une voix qui ne pouvait pas masquer sa déception. Alors Satsuma-kun ne vient vraiment pas …

– Je l’ai appelé autant que fois que je le pouvais, révéla Suguru, sincèrement navré, mais il ne me répond pas. Je suis passé chez lui hier soir et ce matin mais il était absent. On dirait qu’il a disparu de la surface de la terre …

– Satsuma-kun n’est vraiment qu’un gamin !!!

Stupéfait d’assister à une colère aussi manifeste de la part de Yushima, une personne qu’il n’avait encore jamais vu perdre le contrôle de ses nerfs ou se départir de sa bonne humeur, le professeur Daimon contempla hagard son ami. Tout aussi surpris, Tohma et Yoshino avaient levé la tête pour savoir ce qui se passait avant de prendre la décision de quitter la salle.

– Yushima-san … , murmura Suguru, confus. Qu’est-ce … Qu’est-ce que tu as ?

– Il y a que Satsuma-kun n’est qu’un enfant qui refuse d’affronter ses peurs ! Il est comme un enfant qui préfère dormir avec ses parents car il a peur du monstre vivant sous ses lits ! Je peux comprendre que l’absence de Kudamon lui pèse … Mais il n’est pas le seul à avoir mal d’être seul ! Chacun de nous a mal d’être sans son partenaire ! Pourtant, nous avons tous fait des efforts pour surmonter la douleur alors que Satsuma-kun veut la fuir … Satsuma-kun n’est vraiment qu’un égoïste !

– Yushima-san … Je … Je suis désolé …

Le vieil homme dévisagea son ami avec une véritable surprise.

– Pourquoi ?

– C’est ma faute, fit Suguru avec amertume. Satsuma-kun avait raison, je crois. C’était égoïste d’obliger les gens à revivre cette douleur pour faire progresser mes recherches … J’aurais dû compter uniquement sur moi-même … Après tout, n’est-ce pas ce qu’un homme fait ?

– Arrêtes, Suguru-kun ! répliqua Yushima avec sévérité. Certes, il n’y a rien de mal à vouloir faire les choses seul. Cependant, quand tu es en difficulté, c’est bien aussi de reconnaître tes limites et de demander de l’aide à tes amis. Par ailleurs, personne ne t’en veut pour ton idée, Suguru-kun. Je suis certain même que tout cela nous sera à tous bénéfique.

– En quoi avoir mal serait bénéfique, Yushima-san ?

– Mettre des mots sur notre douleur, analyser la relation que nous avons entretenu avec notre partenaire, des erreurs que nous avons commises … Je pense que c’est un excellent moyen pour avancer et aller mieux. Verbaliser ses émotions est sans doute la meilleure des thérapies, Suguru-kun, j’en suis plus que convaincu.

– J’espère que tu as raison, dit sombrement le professeur Daimon. Autrement, je m’en voudrais terriblement d’avoir blessé tout le monde pour rien du tout.

– Allez, suffit les états d’âme et les épanchements personnels ! trancha Yushima avec énergie. Rentres chez toi chercher Chika-chan et Ikuto-kun ! Je m’occupe des choses en ton absence.

Suguru esquissa un sourire à la fois gêné et touché par la sollicitude de son ami.

– Oui. Merci, Yushima-san.


Jeudi 5 Août 2053 – 11h00 :

Miki, le visage sévère, cherchant à ne pas montrer ses émotions, venait de s’installer devant le micro. Megumi, plus hésitante, les yeux déjà embués de larmes, s’avança plus lentement.

– Pawnchessmon, c’est nous, commença Miki. Nous ne savons pas si vous recevrez ce message. Le professeur Daimon assure que oui et que cela l’aidera dans ses recherches pour trouver comment ouvrir le portail vers le Digital World en toute sécurité.

– Miki ! s’écria Megumi furieuse. Ce message est trop froid ! On dirait que tu lis un bulletin météo ! Qu’est-ce que Pawnchessmon va dire ?

– C’est une introduction, se défendit-elle. Tu n’as qu’à poursuivre si tu penses pouvoir faire mieux !

Megumi s’empara aussitôt d’une micro.

– Salut Pawnchessmon ! C’est moi, Megumi ! Tu ne m’as pas oublié, hein ? Moi, en tous cas, je ne t’ai pas oublié ! Je ne t’oublierai jamais ! J’ai passé des moments merveilleux avec toi … Tu étais un ami merveilleux et j’adorais aller au karaoké et Miki … C’était tellement amusant !

Brusquement, Miki éclata en sanglots et Megumi s’interrompit pour l’enlacer.

– Miki !

– Je veux voir Pawnchessmon ! s’écria Miki. Pawnchessmon me manque à moi aussi ! Je veux faire à nouveau ce que nous faisions ensemble ! Je veux que Pawnchessmon revienne !

Megumi fondit à son tour en larmes et toutes deux pleurèrent longtemps devant l’ordinateur, incapable, ni l’une ni l’autre, de poursuivre leur message.


Jeudi 5 Août 2053 – 10h50 :

Depuis le départ des digimon et de son fils, la maisonnée de la famille était étrangement calme quand elle se retrouvait seule et Sayuri détestait ce silence qui la pesait. La télévision jouait la énième rediffusion d’un drama tourné au temps de sa jeunesse et égayait la pièce. Assise devant son repassage, elle essayait de ne pas penser. Beaucoup de reproches et de regrets planaient dans son esprit mais elle s’interdisait de les formuler à voix haute, les repoussant perpétuellement en elle.

– Sayuri ! cria soudainement la voix stridente de son époux. Sayuri ! Sayuri ! Tu es là ?

– Je suis dans le salon, Suguru-san, répondit-elle sans s’interrompre de son ouvrage.

Son mari la rejoignit très vite et se pencha pour lui embrasser le front avec tendresse.

– Sayuri, je retourne tout de suite au DATS ! Je suis juste venu chercher Ikuto et Chika ! On n’a pas encore fini d’enregistrer tous ces messages ! Et cet idiot de Satsuma qui ne vient pas …

Malgré elle, Sayuri pensa que son mari était un égoïste, incapable de remarquer la souffrance intérieure d’une personne de son entourage et regretta aussi que son esprit soit uniquement tourné vers le Digital World. C’était comme si son âme était possédée.

– Suguru-san ? fit-elle en levant la tête. Pourrais-je moi aussi envoyer un message ?

– Quoi ? s’étonna son époux. Mais tu n’as pas de partenaire digimon !

– Je sais, admit Sayuri tandis qu’un léger sourire ornait son visage. Mais je voudrais envoyer un message à Agu-chan et le remercier de tout ce qu’il a pu faire pour Masaru.

– Eh bien, si c’est ce que tu veux, je n’ai rien contre, dit Suguru un peu surpris. Ben prépares-toi à partir alors pendant que j’appelle les enfants !

Sur ce, il quitta le salon et se précipita vers les escaliers qui menaient aux chambre, prêt à crier après Chika et Ikuto.


Jeudi 5 Août 2053 – 11h45 :

D’une allure lente, le dos voûté, Yushima prit tout son temps pour s’asseoir dans le siège installé face à l’ordinateur mais démarra l’enregistrement sans hésiter une seconde.

«  Kamemon, c’est moi, Hiroshi. Est-ce que tu es surpris d’entendre ma voix ? Cela te fait-il plaisir ? Est-ce que tu es heureux au Digital World ? Est-ce que tu es arrivé à te faire des amis ? Tu es tellement timide que j’ai toujours peur que tu passes tout ton temps tout seul. Je comprends évidemment ta nervosité à rencontrer des personnes qui te sont inconnues, Kamemon, mais te réfugier dans ta carapace, ce n’est pas une solution. Je te l’ai déjà dit, n’est-ce pas ? »

Il marqua une pause et continua :

«  Le Digital World a t-il changé depuis ton retour ? A quoi ressemble t-il à présent ? Est-il est redevenu ce qu’il était lors de mon tout premier voyage là-bas ? Lors de cette expédition avec Satsuma-kun et le professeur Daimon … Satsuma-kun considère cette expédition comme un fiasco, je te l’ai déjà dit ? Mais moi, j’ai passé des moments merveilleux là-bas. Je me suis beaucoup amusé à voir toutes ces nouvelles choses, à rencontrer ces incroyables créatures que sont les digimon … Je pense honnêtement que ceux sont les meilleurs moments de ma vie … Avant ce voyage, ma vie était si routinière. J’étais un simple inspecteur qui répétait les mêmes gestes … Puis, grâce à tout cela, ma vie a totalement changé. Je m’en sens très heureux. »

Yushima s’interrompit à nouveau puis reprit aussitôt :

«  Il y a aussi rencontre à tous les deux, Kamemon. T’avoir rencontré a été une expérience unique et intéressante. Lorsque le professeur Daimon a annoncé que Satsuma-kun et moi-même allions recevoir des partenaires digimon, j’étais nerveux. Je me demandais si je serais réellement capable de réaliser de réaliser ce qu’il attendait de nous, si je serais capable de travailler avec toi. »

Il éclata alors bruyamment de rire.

«  J’étais tellement idiot de poser cette question ! Travailler avec toi, faire équipe avec toi … J’ai appris beaucoup de choses grâce à toi, Kamemon. Nous avons voyagé ensemble à travers le Digital World. Nous avons bravé les éléments, les digimon qui nous ont attaqué, nous nous sommes perdus … Il y a des moments où j’étais un peu découragé, je te l’avoue maintenant, je pensais que nous ne rentrerions jamais, que nous étions définitivement perdus … Puis, mon regard croisait le tien et je retrouvais espoir. Kamemon, merci d’avoir été là. T’avoir à mes côtés me donnait plus de force et de courage. Je suis fier de pouvoir être ton partenaire, Kamemon. Je le serais toujours ».

Son doigt essuya une larme qui coula du coin de son œil gauche.

«  Au début, ce n’était pourtant pas très évident. Tu te souviens ? Quand tu es arrivé dans ce monde, tu es resté deux semaines dans ta carapace ! Ah ah ah ! Même Kudamon te faisait peur ! Je ne te parle même pas de Satsuma-kun ! Ah ah ah ! Sa grosse voix faisait secouer ta carapace ! Ah ah ah ! Même te donner à manger ne te faisait pas sortir … Finalement, avec beaucoup de patience, j’ai réussi à t’apprivoiser. J’ai essayé de te comprendre et tu es enfin venu à moi. Merci, Kamemon. Merci d’avoir accepté de me donner ta confiance, mon ami. »

Yushima observa l’écran quelques instants puis sourit.

«  Je vais te laisser maintenant, Kamemon. Prends soin de toi. Je t’aime. N’oublies pas aussi ce que je t’avais dit : reviens à n’importe quel moment. Je serais toujours là à t’attendre pour t’accueillir et te serrer dans mes bras. Au revoir, Kamemon. »

Il arrêta l’enregistrement puis demeura toujours inerte face à ordinateur, écrasé par la masse de souvenirs qui affluait dans sa mémoire.


Jeudi 5 Août 2053 – 13h00 :

Plusieurs enfants couraient à travers les allées et se pourchassaient en jouant à chat. D’autres, plus grands, disputaient un match sur le terrain de football non loin de là. Quelques couples se promenaient la main dans la main et observaient avec une grande tendresse le paysage.

Satsuma était assis sur un banc depuis la matinée et ne prêtait pas la moindre attention à chacun de ses détails. Son regard demeurait rivé vers le terrain de jeux où de jeunes enfants s’amusaient. Des garçons faisaient les fous dans la maison de singe, d’autres descendaient sur le toboggan et des filles s’amusaient plus tranquillement dans le bac à sable. Il les remarquait à peine. Une autre scène se jouait dans son esprit.

Soudain, une main s’abattit sur son épaule puis Yushima s’assit à ses côtés.

– Je me doutais que tu serais là, Satsuma-kun !

– Yushima-san, soupira t-il sans quitter le terrain de jeu du regard. Je ne participerai pas. C’est inutile d’essayer me convaincre.

– Tu ne veux vraiment pas essayer, Satsuma-kun ? insista Yushima. Toi, qui a toujours cette tendance à tout garder en toi, cela te soulagerait de libérer enfin ce que tu ressens depuis l’absence de Kudamon. Ne me mens pas, Satsuma-kun. Je sais que tu vas mal. Kudamon te manque.

– Kudamon ne manque pas du tout ! Et je vais très bien, Yushima !

– Oh ? Vraiment ? C’est pour ça que tu passes la journée ici, à l’endroit où Kudamon a évolué pour la première fois ? Vous veniez de vous disputer et vous ne vous parliez plus … Mais vous avez surmonté ce différent et Kudamon a évolué … Ne le nies pas, Satsuma-kun. Ce lieu est un endroit important pour toi, une sorte de mémorial à Kudamon, et si tu y vas, c’est parce qu’il te manque.

– Kudamon me manque n’importe où je me trouve, finit par avouer Satsuma d’une voix troublée. Il y a pas un seul endroit dans cette ville où Kudamon et moi n’avons pas combattu ensemble … Dès fois, je veux partir. Mais laisser ces souvenirs ici … Je n’y arrive pas non plus … J’aurais l’impression de laisser Kudamon derrière moi.

Il serra alors les poings et s’énerva :

– Mais c’est stupide ! En plus, c’est Kudamon qui m’a abandonné ! Il avait le choix ! Et c’est lui qui est parti ! Il aurait pu rester ! Il pouvait rester avec moi ! Mais … mais il a osé s’en aller ! Alors pourquoi je resterais là ? Pourquoi je me sentirais coupable de partir moi aussi ?

Yushima, blessé de ne pas pouvoir aider son ami, dit :

– Vas exprimer à Kudamon ce que tu ressens, Satsuma-kun. Je suis certain que tu te sentiras mieux ensuite.

Il se leva et s’apprêta à s’éloigner.

– Je retourne aider au DATS. J’espère te voir bientôt.


Jeudi 5 Août 2053 – 13h05 :

Sayuri venait d’entrer dans la pièce d’enregistrement et s’assit sans la moindre hésitation au bureau. Elle appuya tout de suite sur le bouton rouge puis parla d’une voix franche et claire.

«  Bonjour Agu-chan ! Comment vas-tu ? Es-tu toujours aussi énergique ? Masaru va t-il bien ? Les autres digimon aussi ? Je suis souvent un peu inquiète à votre sujet … Lorsque Suguru-san, Satsuma-san et les autres parlent de leurs aventures, le Digital World m’apparaît alors comme un endroit si dangereux … J’espère que tout se passe bien pour vous … »

Elle marqua une courte pause, reprenant ainsi son souffle, et ajouta :

«  Pourquoi Sayuri-san m’envoie ce message ? te demandes-tu, n’est-ce pas ? Eh bien, pour être sincère, j’ai beaucoup de choses à te dire, Agu-chan. Des choses dont je n’ai jamais pu te parler. Des choses dont je ne pouvais te parler de vive voix. D’abord, je veux te dire merci, Agu-chan. Merci d’avoir rencontré Masaru. Sans toi, je ne sais pas ce que Masaru serait. Il combattrait sans doute des gens dans la rue et j’aurais continué à aller le rechercher dans un koban. Avant que tu ne débarques dans notre, vie j’étais tellement inquiète pour Masaru. Je me demandais ce qu’il allait devenir … Grâce à toi, Agu-chan, Masaru a trouvé des objectifs à viser et de vrais amis. J’en suis heureuse. Merci, Agu-chan. »

Sayuri s’arrêta une nouvelle fois, reprenant toujours son souffle, puis poursuivit :

«  Contrairement à bien des humains, je n’ai jamais eu peur de toi, Agu-chan. Pourtant, je n’avais encore jamais vu de digimon en vrai. Suguru-san ne savait pas que vous existiez quand il est parti explorer le Digital World … J’en ai entendu parler par Yushima-san quand lui et Satsuma-san ont crée le DATS. Je savais au fond de moi que Masaru finirait par rejoindre le DATS et à être impliqué avec des digimon … Je ne savais pas quand mais je savais que cela arriverait. Suguru-san et Masaru se ressemblent trop pour que cela ne soit pas arrivé … En tant que mère, je suis fière de la personne qu’est devenue Masaru. Il est une bonne personne, généreux, ouvert aux autres, prêt à tout pour les aider … Je suis si fière de l’avoir mis au monde et de l’avoir élevé … Agu-chan, est-ce que tu seras capable de lui dire ? »

La mère de famille s’interrompit à nouveau et reprit presque aussitôt :

«  Notre vie n’a guère changé depuis ton départ, Agu-chan. Enfin … J’ai peut-être eu un peu de mal à retrouver des habitudes avec Suguru-san. Il n’a pas du tout changé pendant qu’il vivait ses aventures alors que moi j’ai évolué à vivre seule en élevant nos deux enfants … J’ai été parfois en colère, furieuse, après lui … Sans raison … Je n’arrive pas à comprendre mes réactions maintenant … C’est comme si sa présence m’insupportait alors que depuis dix ans je n’ai cessé de prier pour le voir passer la porte de la maison et crier fièrement « Je suis retour, Sayuri ! » Je ne comprends vraiment pas … Chika est devenue une collégienne et une magnifique jeune fille. Je suis sûre que Ikuto-kun et elle sont amoureux ! Oh, Agu-chan, tu imagines ? Un mariage entre eux ! Mizunu-san m’en a aussi parlé ! Ce serait si mignon ! Et si romantique ! Ah ah ! Si Chika m’entendait ! Elle serait toute rouge et furieuse ! Et Ikuto-kun … Il ne comprendrait rien ! Les garçons peuvent être bêtes … Mais je suis certaine que toi non plus tu ne me comprends pas, Agu-chan. D’ailleurs, tu ne comprends peut-être même pas la moitié de mon message … Satsuma-san et les autres viennent aussi souvent à la maison. J’adore leur préparer à manger. Tu sais ce que nous mangeons à chaque rencontre ? Des tamagoyakis ! Quand tu reviendras, Agu-chan, je t’en ferais jusqu’à ce que tu ne puisses plus en avaler ! Satsuma-san se dispute tout le temps avec Suguru-san … De vrais enfants ! Yushima-san essaie de son mieux de les calmer mais il n’est pas très efficace … C’est Yoshino qui sait comment les calmer. Elle hurle très fort, comme Satsuma-san ! D’ailleurs, la première fois, Satsuma-san a été si surpris qu’il n’a pas su parler pendant plus de cinq minutes ! Tu imagines ? Miki ou Megumi, je ne sais plus laquelle des deux, a déclaré que Yoshino serait celle qui remplacerait Satsuma-san lorsque celui-ci prendrait sa retraite ! C’est drôle mais c’est impossible, Agu-chan ! Pourquoi ? Ah ah ah ! Parce que Satsuma-san ne prendra jamais sa retraite ! On le retrouvera un jour mort sur sa chaise mais il n’abandonnera jamais son travail ! Satsuma-san est incapable de rester sans faire quelque chose d’utile pour la collectivité ! Satsuma-san est ainsi … »

Sayuri s’arrêta et demeura quelques minutes sans parler puis décida de conclure :

« Je vais te laisser à présent, Agu-chan. Cela m’a fait beaucoup de bien de te parler. Continues à bien te porter et à veiller sur Masaru et les autres. J’espère tous vous revoir bientôt et en bonne santé. Au revoir, Agu-chan. »

Elle appuya immédiatement sur la touche qui coupa l’enregistrement et se leva pour quitter la pièce.


Jeudi 5 Août 2053 – 13h30 :

Lorsque Yushima, le cœur lourd, revint dans la salle de contrôle, il trouva Suguru seul. Ce dernier s’avança vers lui.

– Tu as enregistré ton message, j’ai pu voir, dit le professeur Daimon. Miki et Megumi l’ont fait aussi et sont déjà reparties, je crois.

– Oui, elles m’ont dit aller au karaoké. Moi, j’ai préféré aller parler à Satsuma-kun.

Intrigué, Suguru voulut en savoir plus à ce sujet :

– Alors ? Il va venir ?

– Je ne crois pas. Satsuma-kun souffre beaucoup de l’absence de Kudamon et il ne sait pas exprimer ses sentiments. Je pense qu’il veut qu’on le laisse seul avec sa douleur.

– Mais quel idiot ! s’écria Suguru. Tout le monde ici a de la peine ! Mais tout le monde fait ce qu’il a à faire et essaie de surmonter sa douleur ! Satsuma-kun est stupide à se laisser avaler par sa propre souffrance ! Où est-il ?

– Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée de te laisser savoir où est Satsuma-kun, dit Yushima, embarrassé.

– Je vais juste essayer de lui faire bouger son grand cul ! Allez, dis-moi où il est ! Promis, je ne le frappe pas ! Je vais juste lui apprendre à se conduire en homme !

– Je te le dirai en fin de journée si Satsuma-kun n’est pas venu, résolut Yushima. A présent, dis-moi, qui enregistre en ce moment ?

– Sayuri, révéla le professeur Daimon. Elle a tenu à envoyer un message à Agumon.

– Ah, très bien, dit Yushima avec un large sourire rayonnant. Et ensuite ?

– Ikuto et Chika viennent à pied au DATS. Ce sera ensuite à moi.

– Il ne reste plus que Satsuma-kun, toi et les deux enfants alors ? s’étonna Yushima.

– Eh oui ! rit Suguru. On a été sacrément rapides, hein ?


Jeudi 5 Août 2053 – 12h45 :

Ikuto et Chika avait quitté la maison de la famille Daimon depuis une bonne demi-heure et se dirigeaient vers le quartier général japonais du DATS. Tous deux ne s’adressaient pas la parole jusqu’au moment où le jeune homme, qui se tenait de plus en plus en retrait, s’arrêta et brisa le silence :

– Finalement, je n’irai pas Chika.

La collégienne se retourna aussitôt et contempla son ami. Le dos voûté, les mains dans les poches, la tête basse, Ikuto ne cherchait pas à camoufler sa peine. Elle crut même apercevoir une larme couler du coin de son œil gauche.

– Je ne peux le faire … Parler à Falcomon … C’est trop dur ! Je ne peux pas, Chika ! Je ne peux pas !

– Idiot ! cria Chika, furieuse. Et les sentiments de Falco-chan, qu’en fais-tu ? Que va t-il ressentir en réalisant que son partenaire est le seul à ne pas lui avoir de message ? Idiot, Ikuto-kun ! Tu n’es qu’un idiot !

Ikuto détourna le regard et fixa une femme âgée jeter un papier dans une poubelle.

– Il ne sera pas le seul, marmonna t-il. Satsuma ne le fera pas, après tout. On est libres de faire ce qu’on veut, non ? Alors si un de nous ne veut pas envoyer de message, c’est son droit !

Brusquement, une colère sourde l’envahit et le jeune homme lui lança un regard de mépris.

– D’ailleurs, pourquoi toi tu veux tant envoyer un message à Piyomon ? Tu vas pleurer tout le temps ! Depuis hier, tu n’as pas arrêté de pleurer en pensant à ce que t’allais dire ! C’est pas un message que Piyomon va recevoir mais le bruit d’une cascade !

– Au moins, Piyomon connaîtra mes sentiments !

– Et alors ? rétorqua Ikuto. Nos digimon les connaissent très bien nos sentiments ! Ils savent qu’ils nous manquent comme on leur manque à eux ! D’ailleurs … D’ailleurs, ce message va les blesser ! Ils auront encore plus envie de nous voir et ne pourront pas ! C’est stupide !

– Mais toosan va trouver un moyen, affirma Chika d’une voix forte et convaincue. Toosan saura bientôt ouvrir un portail sûr et nos digimon reviendront.

– Et quand ? Quand ? rugit Ikuto. Le mois prochain ? L’année prochaine ? Quand on aura vingt ans ? Quand tu seras mariée et mère de famille ? Personne ne peut dire quand Suguru trouvera la solution ! Il pourrait très bien ne jamais la trouver !

– Ne dis pas ça ! cria Chika, offusquée. Moi, je crois en toosan !

– Ouais … , lâcha Ikuto, amer. Tu crois en ton toosan, hein ? Le toosan qui s’est laissé enfermer six ou sept ans au lieu de trouver des réponses pour arranger le sort des relations entre les humains et les digimon ? Le toosan qui a pensé au système du DATS ? Ce système qui n’a cessé de fragiliser la frontière entre les deux mondes ! C’est bien de ce toosan-là dont tu parles ?

– Mais enfin …

– Suguru est incapable de comprendre quelque chose sur le Digital World, admets-le ! Il ne fait qu’expérimenter et trouver par chance !

Les mots durs du jeune homme blessèrent Chika tel de rapides coups de poignard acérés et anéantirent peu à peu ses espoirs. Ses larges yeux verts se remplirent alors de larmes.

– Mais toosan … Piyomon !

– Moi, je crois en Suguru-kun, annonça une voix ferme émanant de derrière les deux adolescents.

Stupéfaits, le couple se retourna et découvrit avec surprise Satsuma qui se tenait devant eux.

– Satsuma ! s’exclama Ikuto. Que faites-vous là ? Vous … Vous avez changé d’avis ? Vous allez finalement enregistrer un message ?

– Tu n’as toujours compris comment on utilisé les suffixes honorifiques apparemment, Ikuto-kun, dit Satsuma en lui adressant un regard lourd en reproches. Et pour te répondre, non, je n’irai toujours pas.

– Mais vous croyez en toosan alors ? fit Chika, tremblante. Pourquoi ? Vous êtes toujours à lui faire des reproches.

– Suguru-kun est un idiot, déclara Satsuma en esquissant un sourire sincère. Mais c’est un idiot intelligent et quand il veut quelque chose, il obtient toujours le résultat qu’il espérait. Après tout, contre toute attente, alors que tout le monde était certain que j’allais mourir, même moi, il a trouvé le remède qui m’a sauvé la vie.

– Quoi ? glapit Chika. Toosan a fait ça ? Oh, Satsuma-san, s’il vous plaît, racontez-moi !

– C’était pendant l’expédition au Digital Word, treize ans plus tôt. Un virus m’a fait tomber malade. J’étais très mal. Yushima-sempai et les autres me croyaient les autres. Pas Suguru-kun. En dépit de nos si fréquentes oppositions, de nos caractères dissemblables, Suguru-kun a cru qu’il pouvait me sauver. Il a étudié jour et nuit le virus pour trouver un remède, a été cherché les ingrédients puis l’a préparé. Voilà le genre d’homme qu’est Suguru-kun.

– Oh ! Toosan est vraiment formidable ! s’écria Chika radieuse.

– Voilà pourquoi je crois en Suguru-kun. Le portail vers le Digital World est peut-être pour le moment fermé mais il veut absolument y retourner. Je le sais. Je le vois dans son regard. Il donnera tout pour réaliser son rêve. Et il réussira.

– Mais ça peut prendre tellement de temps … , fit Ikuto d’une voix plaintive.

– Oui, cela peut prendre dix ou vingt ans mais Suguru-kun y arrivera. Fais-lui confiance, Ikuto-kun.

– Satsuma-san, puis-je vous poser une question personnelle ?

L’ex-taishou du DATS se tourna vers Chika.

– Pourquoi est-ce que je ne veux pas envoyer de message de Kudamon ?

– Oui. Mais si vous pensez que …

– Non, cela ne me gêne pas, assura Satsuma en détournant le regard. Comment dire ? Pour être honnête, je crois que c’est surtout que je n’ai rien à dire à Kudamon. Je suis toujours la même personne que j’étais avant son départ. Je n’ai pas du tout changé. Ou alors je dirais juste « Merci, Kudamon », « Merci d’avoir été à mon côté jusqu’à la fin. », « Merci de m’avoir toujours soutenu. » … Tout ça, ceux sont des messages horribles et vides … Je ne veux pas envoyer un tel message à Kudamon …

– Je comprends, dit tristement Chika en baissant la tête. Mais je pense malgré tout que Kuda-chan serait content d’entendre votre voix et vos remerciements.

– Kudamon sait ces phrases sans que j’ai eu besoin de les dire. Alors pourquoi envoyer un message que le destinataire connaît déjà ?

Satsuma, les poings affreusement serrés, se tourna ensuite vers Ikuto.

– Mais toi, Ikuto-kun, tu as beaucoup de choses à dire à Falcomon. Tu n’es plus du tout la personne que tu étais quand il était avec toi. Tu as appris à lire et à écrire, tu fréquentes le collège, tu joues avec une petite sœur, tu as appris à connaître tes parents … Il y a tant de choses maintenant que Falcomon ne connaît plus de toi.

– Oh ! lâcha Ikuto. Je .. Je n’avais pas pensé à ça !

A l’étonnement de Chika, le jeune homme retrouva sa vivacité et s’élança au pas de course.

– Vite, Chika, allons-y ! Je dois envoyer mon message ! Falcomon doit apprendre qui je suis devenu ou il ne va pas reconnaître quand il reviendra !

L’adolescente le laissa s’éloigner en l’observant d’un sourire tendre puis s’avança vers Satsuma.

– Dites, Satsuma-san, quand kaasan, vous envoie une carte postale quand nous sommes en vacances, cela vous fait plaisir, non ?

– Oui, bien sur, assura Satsuma, déconcerté par une telle question.

– Alors pourquoi ne pas envoyer une carte vocale à Kuda-chan ?

Sur ce, sans lui donner le temps de répondre, Chika se pressa pour rejoindre Ikuto.


Jeudi 5 Août 2053 – 13h35 :

Indécis, le pas hésitant, Ikuto se tenait sur le seuil de la porte. Le courage lui manquait. Des souvenirs de moments plus difficiles lui revinrent en mémoire. N’avait-il pas vécu des choses bien plus complexes que parler dans un micro ? Il pouvait le faire. Il le pouvait et il le ferait.

Rassemblant tout son courage, le jeune homme s’avança et franchit lentement les quelques mètres qui le séparaient de l’ordinateur. Son doigt dérapa soudain et appuya sur la touche qui démarrait l’enregistement.

«  Ah ! J’ai démarré l’enregistrement ! Tohma m’avait dit d’attendre d’être installé ! Qu’est-ce que je vais faire ? Ah ! Falcomon, attends, je ne suis pas prêt ! Pas encore ! Euh … Je m’assis ! N’écoute pas tout de suite ! Je ne suis pas prêt ! Je ne suis pas prêt ! »

Ikuto se tourna et chercha rapidement du regard le siège puis s’y installa.

«  Voilà ! Je me suis assis ! Euh mais que je dois dire déjà ? Je ne sais plus ce que je devais dire … Enfin, je n’y avais pas trop réfléchi … Hum … Falcomon, c’est moi, Ikuto ! Tu m’entends, hein ? C’est Ikuto ! Ikuto ! I-ku-to ! Ah oui ! Ce n’est pas un téléphone … Déjà que Yuka et Chika se moquent de moi quand je hurle pour parler au téléphone … Mais c’est pas ma faute, Falcomon ! Franchement, tu imagines, toi ? Un téléphone, c’est un objet qui te permet de parler à quelqu’un qui est très loin de toi ! Par exemple, de la maison de Masaru à l’immeuble du DATS ! Voire plus loin, beaucoup plus loin ! Tu te rends compte ? Comment ça peut fonctionner si tu ne cries pas ? Comment ta voix pourrait aller si loin ? Je ne comprends pas … »

Il marqua une très courte pause et reprit :

«  Il y a beaucoup de choses au monde humain que j’ai du mal à comprendre, Falcomon. J’aimerais tellement que tu sois là avec moi, Falcomon. Peut-être que tu comprendrais mieux que moi et tu pourrais me les expliquer … Ou au moins on serait deux à ne pas comprendre ! Ce serait chouette ! Parfois, j’ai l’impression d’être un idiot … Je pose des questions sur des choses qui sont des évidences pour les autres … on me regarde bizaremment … C’est dur … Surtout à l’école, j’ai du mal à me faire des amis … Je reste seulement avec Chika et ses amies mais seule Chika me comprend … Je ne comprends pas leurs plaisanteries ou leurs problèmes … ca me semble tellement étrange et petit … Je trouve qu’ils s’embarrassent tous de petits riens mais pour eux ça a l’air si important … Je ne comprends pas du tout … Suguru, le père de Masaru, et Satsuma me disent d’ignorer les commentaires des gens et de vivre ma vie comme je l’entends. Je pense que c’est un bon conseil mais c’est un peu difficile à appliquer. Mais je continue à essayer bien sur ! »

Ikuto marqua une nouvelle pause avant de continuer :

«  Depuis notre dernière rencontre, ma vie a tellement changé. Tu sais, Falcomon, tu m’as dit que je devais vivre avec ma famille mais les choses ont été un peu difficiles. Beaucoup difficiles même. Mes parents ont acheté une maison à Tokyo pour que je sois près de Chika et des autres qui habitent à Yokohama. Je suis allé m’y installer avec eux. Mais les choses se sont très mal passées … Kaasan est très sévère et elle m’obligeait à respecter toutes sortes de règles … Toosan lui ne dit jamais rien et la laisse tout faire et se contente de jouer avec Yuka … Cela a duré plusieurs semaines et j’étais de plus en plus mal … Kaasan me donnait aussi des leçons pour que j’apprenne tout ce qu’un garçon de mon âge doit savoir, j’y passais des heures et je ne comprenais rien … Alors kaasan s’énervait sans arrêt … C’était horrible, Falcomon. J’ai souvent souhaité te rejoindre … Je souhaitais retourner au Digital World … Mais je ne pouvais pas … Le portail était fermé jusqu’à ce que Suguru puisse le rouvrir … Je t’en ai beaucoup voulu, tu sais ! Je t’ai reproché de m’avoir abandonné ! Pardon, Falcomon. Je ne le pensais pas. »

L’adolescent se tut et ferma les yeux puis ajouta :

« Les choses se sont arrangées un jour que Satsuma est venu nous rendre visite. Il a vu à quel point kaasan était énervée, toosan laxiste et moi que j’étais mal. Il a alors proposé que je m’installe chez Suguru et Sayuri, la maison où j’avais mes repères. Toosan a tout de suite été d’accord.

Il poussa un court soupir et reprit de suite :

« Toosan est un lâche, Falcomon. Mais tu l’as peut-être déjà compris quand tu es venu ici. Kaasan, elle, n’était pas d’accord mais je lui ait pas laissé le choix. J’ai dit que je voulais vraiment retourner chez Suguru et Sayuri. Satsuma m’y a alors emmené. Je me suis aussitôt senti beaucoup mieux. Pendant une année, mes parents me rendaient visite et nous avons appris ainsi à faire connaissance et à nous comprendre. Satsuma est venu souvent et c’est lui qui me donnait des leçons. Grâce à lui, j’ai appris en quelques mois à parler, à lire et à écrire. Il m’a aussi appris tout un tas de trucs en sciences, histoire et géographie. C’est un grand professeur ! Il connait plein de choses et il explique super bien ! Yoshino dit qu’il ferait mieux de se reconvertir dans l’enseignement s’il traite mieux ses élèves que les policiers sous ses ordres … je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire par là et je n’ai pas demandé … C’est chiant, Falcomon, de toujours demander qu’on t’explique ! Enfin, à présent, tout va bien, Falcomon ! Je vis chez mes parents et ils me laissent tranquilles du moment que j’ai des résultats corrects à l’école. En vérité, c’est un peu plus complexe … Satsuma se mêle beaucoup de mon éducation et il juge auparavant s’il est juste ou pas de me punir … C’est drôle, je trouve ! Satsuma est le parent de mes parents ! Ah ah ah ! Tu trouves pas ça marrant, toi, Falcomon ? »

Ikuto baissa la tête et demeura quelques minutes silence.

«  Tu me manques, Falcomon … Pourquoi est-ce que tu es parti ? Tu ne pouvais pas rester avec moi ? C’était vraiment si important d’aider à reconstruire le Digital World ? Il y avait tous les autres digimon ! Tu aurais pu leur laisser cette tâche ! Pourquoi toi aussi ? Pourquoi tu m’as laissé ? Nous étions toujours ensemble, Falcomon ! Tu es injuste ! Injuste ! Je veux te voir moi ! Reviens ! Reviens maintenant ! »

De grosses larmes perlaient à ses yeux tandis que ses poings cognèrent contre les accoudoirs du fauteuil. Sa colère fut toutefois de courte durée et il fut vite à bout de souffle.

«  Pardon, Falcomon … Je dis n’importe quoi, je le sais … Mais je me sens seul ici … Je me sens tellement seul … Il y a Chika, Sayuri, Suguru, Satsuma, Yuka, mes parents … Je ne suis pas seul ! J’ai des amis ! Je fais plein de choses amusantes et intérressantes ! Mais … Mais pourquoi alors je me sens toujours aussi seul alors ? Comme s’il me manquait quelque chose, quelque chose de très important … Comme si j’étais incomplet … Est-ce ton absence qui me cause un tel manque, Falcomon ? Oh, Falcomon, je voudrais tant te voir ! Je veux te serrer dans mes bras ! Je veux te montrer mon école et te présenter à mes amis ! Je veux voler à nouveau sur ton dos et emmener Yuka en promenade dans le ciel ! Je veux te voir, Falcomon ! Je veux vraiment te voir ! »

Ikuto, le regard troublé, fixa l’écran et songea qu’il devenait urgent de terminer vite son message avant de perdre définitivement le contrôle de ses émotions.

«  Je dois y aller, Falcomon. Prends soin de toi et reviens vite ! Je veux te voir dès demain, compris ? »

Son doigt s’empressa de presser la touche qui arrêtait l’enregistrement et le jeune homme s’écroula aussitôt le clavier, fondant en même temps en larmes.


Jeudi 5 Août 2053 – 14h05 :

Chika ouvrit la porte avec fermeté et s’installa sans la moindre hésitation dans le fauteuil. Elle s’éclaircit la gorge puis démarra l’enregistre.

«  Bonjour Piyomon. C’est moi, Daimon Chika, ta partenaire. Tu te souviens de moi, j’espère ! Tu ne m’as pas encore oublié, n’est-ce pas ? Moi, je ne pourrais jamais t’oublier, Piyomon. Tu es mon inoubliable partenaire. Le jour où j’ai appris que le DATS voulait nous séparer, que tu devais retourner au Digital World … Je me suis sentie mal … Je n’avais encore jamais été aussi triste de toute ma vie … Le moment où Mercurimon t’a tué, celui où Risegreymon a été forcé de te tuer lui aussi … Je crois que j’aurais pu mourir à ce moment, cela ne m’aurait rien fait … J’étais déjà anéantie … Puis, après, tu es revenu vers moi. A nouveau. Mais tu ne te souvenais plus de moi … J’étais de nouveau anéantie … J’avais l’impression d’être victime d’une malédiction … C’est pourquoi quand tu as décidé d’aller d’aller combattre, j’ai décidé de t’accompagner ! Je ne voulais plus rester en arrière à attendre en espèrant que tout se passe bien ! Tout s’est bien passé mais nous avons dû être à nouveau être séparés … Pendant plusieurs semaines, je me suis sentie si malheureuse … Je pleurais tout le temps … Ikuto-kun aussi pleurait sans arrêt … Yushima-san a dit souvent que c’était le destin mais que les digimon finiraient par revenir. Je n’aime pas ce mot. Le destin … Je ne crois pas du tout en le destin ! Je pense, Piyomon, que nous, humains ou digimon, sommes les seuls maîtres de notre destin et que ceux sont nos choix qui créent les situations. Alors si j’étais malheureuse, c’était ma faute alors je me suis décidée à être heureuse même si je ne l’étais pas réellement. Je me suis forcée à sourire et à faire des choses ordinaires. La douleur est peu à peu passée mais je n’oublie pourtant pas combien tu me manques. Parfois, je me réveille en pleine nuit et je ressens comme un coup de poignard en pleine poitrine tant j’ai mal. Tu me me manques affreusement, Piyomon. »

Chika marqua une très courte pause et ajouta :

«  Mais en dehors de cela, je ne pleure plus du tout et je ne suis plus du tout triste. La maison est toujours aussi bruyante. Je pensais autrefois que Masaru-nii-chan est la pire des nuisances … En vérité, Masaru-nii-chan me paraît à présent très adulte … Toosan est un vrai gamin ! C’est encore pire quand il se trouve en compagnie d’Ikuto-kun ou de Satsuma-san ! Mais comment kaasan peut supporter un tel mari ? E tous les cas, moi, je n’épouserai jamais un tel homme ! Jamais ! Je ne quitterai pas un asile pour un autre asile ! Au fait, tu sais, Piyomon, j’ai grandi ! J’ai beaucoup grandi ! Je suis maintenant en seconde année de collège alors c’est plutôt normal ! La prochaine fois que nous nous reverrons, ce sera moi qui serait plus grande que toi ! Mais j’espère que je serais encore capable de monter sur ton dos … Je veux voler avec toi dans le ciel ! Comme Ikuto-kun et Falco-chan ! Nous pourrions même voler ensemble tous les quatre ! Ne serait-ce pas merveilleux, Piyomon ? »

Cette évocation troubla ses pensées et lui fit perdre le cours du texte qu’elle avait mis du temps hier soir à composer. Elle tenta de se reprendre mais sa voix trahit son émotion :

« Car, un jour, nous nous reverrons, Piyomon … Un jour, les humains et les digimon pourront être ensemble en paix … Un jour … Aaaaaaaaaaaah !!!!! Piyomooooooon !!! Je veux te voir ! Je veux être avec toi ! Je veux être pour toujours avec toi ! Je veux que tu sois avec moi au monde humain ou être avec toi au Digital World ! Je ne veux plus être séparée de toi ! Piyomooooooon !!! »

Desespérée, sanglotante, Chika se laissa tomber contre le clavier, incapable de poursuivre plus longtemps son message alors que l’enregistrement continuait à tourner.


Jeudi 5 Août 2053 – 14h45 :

Assis dans l’un des fauteuils de la salle de contrôle déserte du DATS, Yushima tourna la tête en entendant la porte s’ouvrir. Il vit Suguru entrer, la mine sombre, et s’empressa de se relever pour aller à sa rencontre.

– Suguru-kun, qu’est-ce qui ne va pas ?

– Chika vient de partir. Elle n’a pas su terminer son message … Elle pleurait sur l’ordinateur … Ikuto pleurait aussi en partant … Ils étaient tous deux dévastés …

Les poings serrés, Suguru explosa alors de colère :

– Je ne suis qu’un idiot ! Satsuma-kun a bien raison a mon sujet ! Je ne suis qu’un idiot et un égoïste ! Je ne pense pas au mal que mes idées peuvent faire aux autres ! Pourtant, Satsuma-kun m’a prévénu … Mais je ne l’ai pas écouté … Comme toujours ! Je suis vraiment stupide !

– Ce n’est pas stupide, Suguru-kun, assura Yushima d’une voix ferme et inébranlable. Tu as fait ce que tu avais à faire pour trouver un moyen rapide de rouvrir le portail en toute sécurité. De plus, je pense que tout ce que nos amis ont vécu aujourd’hui est une excellente chose.

– Mais en quoi est-ce si bon de faire mal aux gens, Yushima-san ? C’est … C’est stupide !

– Nos amis ont mis des mots sur une douleur qu’ils tentent de plus en plus de faire taire en prétendant que tout va bien. Ainsi, Suguru-kun, je pense que c’est mieux de temps en temps de faire sortir toutes mauvaises émotions plutôt qu’elles s’accumulent.

Suguru esquissa un pâle sourire.

– Un peu comme il faut retirer le pus d’une plaie quoi !

Yushima s’esclaffa.

– Oui, c’est à peu près le même principe.

– Bien, résolut Suguru. De toute manière, ce qui est fait est fait. Je ne peux pas le défaire. Alors je vais aller faire mon propre message. Je suppose que Satsuma-kun ne viendra pas, n’est-ce pas ?

Son ami poussa un profond soupir qui traduisit son découragement.

– A quoi bon espèrer ? Satsuma-kun a pris sa décision et il est plus difficile à raison qu’un troupeau d’une centaine de mules !


Jeudi 5 Août 2053 – 14h55 :

Suguru pénétra dans le studio d’enregistrement et la culpabilité revint l’assaillir en songeant que c’était ici, à cause de lui, que tous ses amis avaient autant souffert. Il s’efforça à refouler ce sentiment et s’assit dans le fauteuil, prêt à dire son message.

« Banchouleomon ? »

Il s’arrêta et se maudit de sa stupidité. Pourquoi utiliser ce nom ? Son partenaire ne s’appelait peut-être plus ainsi. D’ailleurs, se souvenait-il encore des moments passés ensemble ? Le doute s’immisça en lui mais Suguru se résolut à le chasser. Un homme ne devait pas s’attarder sur de telles faiblesses.

«  Je ne sais pas comment t’appeler, mon ami. Es-tu déjà Banchouleomon ? Je ne sais pas. D’ailleurs, est-ce que ton digitama a éclos ? Satsuma-kun m’a dit que certains digitamas n’éclosaient jamais mais je suis certain que ce ne sera pas le cas du tien. Tu es incapable de rester confiné bien longtemps ! Je me demande à quoi tu ressembles sous ta forme actuelle … Tu sais, j’ai réalisé que je ne connaissais rien de toi … Je n’ai jamais cessé de parlé de mon monde, de ma famille, de ma vie, de mes rêves … Toi, tu m’écoutais mais tu ne m’as jamais rien dit à ton sujet … C’était peut-être ton choix. Chacun est libre de révéler ce qu’il désire ou non mais je pense que je suis montré égoïste en ne m’intérressant pas un minimum à toi. Je réalise que c’est mon principal défaut mais je ne parviens pas à changer. Je veux désespérement retourner au Digital World et en apprendre plus sur ce monde fascinant … Je ne pense pas à Sayuri ou Chika … N’est-ce pas honteux ? Mais elles ne semblent pas me le reprocher et je ne veux pas savoir ce qu’elles pensent au fond. J’ai trop peur d’entendre leurs reproches et qu’elles me demandent de me restreindre. C’est égoïste. Je suis égoïste. »

Suguru marqua une pause et ferma un instant les yeux avant de poursuivre :

«  Si tu ne te souviens de rien de ton passé, mes paroles doivent te paraître bien étranges. Mais peut-être que mes mots et ma voix réveilleront ta mémoire ? Je l’espère de tout mon cœur. Banchouleomon … Tu me manques … Nous avons été ensemble si longtemps. Nous avons partagé tant d’aventures. Nous avons été plus proches que n’importe quel humain ou digimon partenaires ! Nous avons fusionné ensemble ! Est-ce que tu réalises ? C’est juste incroyable ! Je n’en reviens toujours pas ! J’ai été si proche de toi ! Tu as été si proche de moi ! C’était si fort … si intense … Depuis que Yggdrasill m’a ressucité, je ressens un profond manque que je suppose que toi seul pourra combler. Est-ce que tu ressens la même chose, mon ami ? »

Il s’arrêta à nouveau pour reprendre sa respiration puis ajouta :

«  Je travaille dur depuis trois ans, depuis que tous les digimon ont quitté le monde humain pour retourner au Digital World, avec le couple Noguchi pour trouver un moyen d’ouvrir un portail entre nos deux mondes en toute sécurité. Je ne peux pas dire que ce soit concluant … Mais je continue d’essayer ! Un jour, j’y parviendrai ! Je retournerai au Digital World ! Tous nos partenaires reviendront vers nous ! Je te retrouverai ! Je le jure ! D’ailleurs, ce message vocal est une idée pour y parvenir … Vois-tu, vous, les digimon êtes faits de données et chacun de vous partagez la digisoul de votre partenaire. Cette digisoul, c’est comme l’adresse IP d’un ordinateur. En introduisant ses coordonnées, je suis certain que le message atteindra le bon digimon. Il ne pourra pas se perdre. Tous nos amis ici ont envoyé un message à son partenaire et chacun de ses messages va me servir de points de repères. A partir de ces points, je créerai lentement une sorte de tunnel étançonné entre nos deux mondes. Evidemment, tout ceci n’est que de la théorie. La pratique sera beaucoup plus complexe à mettre en pratique mais je ne renoncerai pas. Je rouvrirai ce portail ! Je le jure ! C’est une promesse d’homme ! »

Suguru décida d’achever là son message, songeant en avoir dit assez, surtout si son partenaire ne se rappelait d’aucun événement et ne comprenait rien à ce flots de paroles qui lui paraitraient dénuées de sens.

«  Je vais te laisser à présent, mon ami. Prends soin de toi et sois fier d’agir en homme !Attends-moi. Attends-moi, Banchouleomon, car je te retrouverai bientôt. Je t’en fais la promesse. Une promesse d’homme. »

Sur ces derniers mots, le professeur Daimon appuya sur la touche qui coupait l’enregistrement et se cala ensuite dans le dossier du fauteuil. Son regard s’attarda longtemps sur l’écran, se sentant étrangement vide. Ses amis avaient-ils éprouvé une telle émotion ? Son cœur se serra davantage et il songea une nouvelle fois s’être montré très égoïste à leur égard.


Jeudi 5 Août 2053 – 15h30 :

La démarche hésitante, Suguru erra lentement à travers les couloirs du DATS, la tête basse, les mains dans les poches, jusqu’à ce qu’il arrive à la salle de contrôle. Yushima s’y trouvait toujours et l’accueillit, comme à son habitude, d’un large sourire rayonnant.

– Suguru-kun, tu as l’air abattu. Qu’est-ce qui ne va pas ?

– Je ne pensais pas qu’envoyer un message à son partenaire était aussi dur, aussi pénible, dit Suguru, déprimé. J’avais l’impression d’avoir le cœur comprimé … Faire face à ses sentiments pour son partenaire, verbaliser ses émotions, c’est horriblement douloureux … Satsuma-kun avait raison au final … Je n’ai fait que blesser mes amis … Je suis horrible, Yushima-san.

– Suguru-kun, arrêtes un peu de te faire des reproches. Je t’ai dit que …

– Arrête de me répèter que tout ça est une bonne chose! hurla Suguru, excédé. Avoir mal n’est pas une bonne chose ! Et moi, je n’ai pas mis juste un coup de poing à mes amis ! J’ai fait bien pire ! Je les ait attaqué en plein cœur ! Alors tais-toi !

Yushima baissa le regard, ne sachant plus comment réconforter son ami. Il eut alors la surprise d’entendre la porte de la salle coulisser mais surtout celle d’apercevoir la silhouette de son ancien kouhai apparaître.

– J’ai été stupide à fuir, déclara Satsuma, mais je pense que c’était une excellente idée, Suguru-kun. Oui, comme je l’ai dit, comme tu l’as dit, se confronter à nos sentiments pour nos partenaires est douloureux mais nous n’avons pas le choix ! Tu as besoin de ces messages pour trouver un moyen d’ouvrir à nouveau le portail. Nous devons donc le faire. C’est notre devoir.

Suguru le dévisagea, perplexe, ne sachant pas bien quoi répondre.

– Tu es sûr que tu n’y vas pas un peu fort ? soupira t-il.

– Satsuma-kun a raté une carrière de grand dramaturge, commenta Yushima dans un grand éclat de rire magistral. Mais je suis heureux de constater que tu es revenu à de meilleurs sentiments, Satsuma-kun.

– Je n’agis pas ainsi vis-à-vis de Kudamon ou de moi-même, se défendit Satsuma de sa grosse voix bourrue. Je remplis simplement ce que commande l’honneur et le sens du devoir.

– Abruti, lâcha Suguru, déjà agacé par l’attitude de son ami.

Craignant aussitôt une dispute, Yushima se pressa d’intervenir :

– Dis, Satsuma-kun, après la session d’enregistrement, Sayuri-san a décidé d’organiser une fête à la maison des Daimon. Voudras-tu te joindre à nous ?

– Je serais ravi d’en être, Yushima-sempai, répondit l’ex-taishou en arborant un léger sourire.


Jeudi 5 Août 2053 – 15h45 :

Satsuma venait d’entrer finalement dans le studio. Sa nervosité s’était accrue au fur et à mesure que ses pas se rapprochaient de la porte et il lui avait fallu rassembler tout son courage pour réussir à l’ouvrir. Son regard se posa longuement sur l’ordinateur, le moyen qui allait recréer temporairement le lien tissé entre Kudamon et lui, et demeura un moment perdu dans une contemplation méditative. Il finit, tant bien que mal, par s’en arracher et se força à s’asseoir dans le fauteuil.

Lentement, ses mains vérifièrent l’équipement. Il posa bien le casque sur sa tête, sur ses oreilles puis inspecta le micro et le logiciel. N’ayant plus d’autre prétexte pour retarder l’écheance, Satsuma se résolut ensuite à démarrer l’enregistrement.

Hésitant, un mot, un seul, put franchir ses lèvres :

«  Kudamon ? »

«  Kudamon ? »

«  Kudamon ? »

Il poussa alors un profond soupir, maudissant sa lâcheté et son incapacité à formuler les émotions ressenties par son cœur.

«  Est-ce que tu comprends quelque chose à travers ce mot ? Kudamon … Ku – da – mon … Autrefois, quand nous travaillions ensemble au DATS, il me suffisait de tourner la tête et de dire Kudamon pour que tu comprennes à quoi je pensais ou ce que je ressentais. Tu me comprenais sans que j’ai besoin de parler et je te comprenais moi aussi sans entendre tes mots. C’était un sentiment agréable. Mais est-ce que tu me encore me comprendre maintenant ? Est-ce que ces Kudamon que j’ai répété au début de mon message te renseignent sur ce que je pense ou ressens ? Je ne crois pas. En réalité, moi-même, en les disant, je ne savais pas ce que je ressentais. »

Satsuma se tut un instant et ajouta :

«  Te demandes-tu pourquoi je t’envoie ce message ou comment est-ce possible ? Il s’agit d’un essai du professeur Daimon Suguru qui tente toujours despèrement de rouvrir le portail entre nos deux mondes en toute sécurité. Sa théorie est d’envoyer nos voix à nos partenaires pour avoir ainsi des points de repères de l’autre côté et construire ainsi une sorte de tunnel. L’explication pourrait sans doute être plus longue mais je ne suis pas celui qui est le mieux placé pour te la donner. Pardonne-moi. Le Digital World est-il enfin restauré ? Est-il redevenu aussi magnifique que lorsque je l’ai découvert lors de mon premier voyage ? J’en suis convaincu. Vous tous, les digimon, avez oeuvré ensemble pour le reconstruire avec tout votre coeur. Je suis même certain qu’il est encore plus beau qu’autrefois. Sous quelle forme es-tu actuellement ? Es-tu toujours Kudamon ? Ou as-tu préféré reprendre ta forme de Sleipmon ? Après tout, tu es es Royal Knight, un serviteur de Yggdrasill et un défenseur du Digital World, alors ce serait normal. »

A court d’idées, Satsuma se demanda comment prolonger son message et décida de parler de la situation de son propre monde en s’exprimant toujours d’une voix monocorde :

«  Le monde humain va bien. Il va même très bien. Après votre départ, les responsables du DATS ont négocié les gouvernements des différents pays et ces différents gouverments ont ainsi décidé de s’entraider pour pallier aux dépenses des reconstructions. C’était formidable. Une véritable solidarité organisée à l’échelle planétaire. C’est exatrordinaire et sans précédent. Grâce à cela, les travaux ont duré seulement quelques mois. Le DATS a été dissolu puisque l’organisation devenait à présent inutiles. Les locaux sont désormais vides, attendant que le portail se rouvre peut-être de nouveau … Yushima-sempai est parti à la retraite et je suis retourné au sein des forces de l’ordre. On m’a nommé commissaire. Yoshino, Kurosaki et Shirokawa sont sous mes ordres. Je me rends assez souvent chez les Daimon. Sayuri-san organise souvent des soirées. Je m’occupe aussi beaucoup d’Ikuto-kun. Il a eu un dur moment pour se familiariser avec notre monde. Ses parents ne l’ont guère aidé. Noguchi-san est un homme pleutre et laxiste et Noguchi-okusan est une femme étroite d’esprit et sévère. Ce n’était pas le genre d’environnement qu’Ikuto-kun avait besoin pour s’épanouir. Je suis investi dans son éducation. Je lui ait enseigné comment se comporter en société, la lecture, l’écriture, de nombreuses connaissances que tout enfant de son âge doit savoir … C’est un bon élève même s’il peut parfois être dissipé ou lassé d’étudier sans cesse. Je vérifie aussi souvent que ses parents le traitent bien et ne lui font pas de remarques désagréables mais j’ai le sentiment qu’ils ont abandonné, ne sachant bien comment gérer leur fils, et préfèrent me laisser agir à ma guise. Je pense que c’est une attitude triste et pitoyable. Surtout pour Ikuto-kun. Il aurait besoin que ses parents le soutiennent et le comprennent mais ils ne le font pas. Ce n’est pas une situation simple et … »

Satsuma s’interrompit brusquement, réalisant à quel point son discours semblait creux, sans âme, sans émotions. Quelle conclusion Kudamon en tirerait ? Il le savait déjà : son partenaire cherchait à éviter les sujets les plus douloureux et les noyait sous une masse de détails inutiles. Ce n’était pas correct vis-à-vis de Kudamon. Il méritait, comme les autres digimon, de recevoir un message envoyé avec le cœur.

Hésitant, ne sachant pas bien comment poursuivre, il décida de poursuivre sans réfléchir aux mots employés :

«  Mon message paraît froid et impersonnel. Tu l’as senti, n’est-ce pas, Kudamon ? Tu en as aussi compris la raison, n’est-ce pas ? Je … J’évite de parler de ce qui me gêne, de ce qui m’embarrasse … Ton départ, Kudamon, ton absence … Pourquoi est-ce que tu es parti ? Tu n’étais pas bien avec moi dans ce monde ? Qu’est-ce qui te plait tellement au Digital World ? C’est … Non, désolé de me mettre en colère contre toi. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Après tout, le Digital World est ton monde natal et il était normal que tu veuilles y retourner alors que le portail allait être fermé pour une durée indéterminée mais cette séparation … Je ne la supporte pas ! Pendant dix ans, tu as toujours été avec moi. Tu étais un partenaire, un compagnon, un allié, un ami … Toujours pendu à mon cou … Toujours à me comprendre sans que j’ai besoin de m’exprimer … Je ne supporte pas de me retrouver seul comme ça privé de toi … Je pense à toi tout le temps … Lorsque je marche en ville, il n’y a pas un endroit où nous n’avons pas livré un combat ensemble. J’ai de souvenirs de toi partout. Je me rappelle du square où tu as évolué pour la première fois en Reppamon, de la ruelle où nous nous étions cachés pour échapper au regard de journalistes, du parc d’attractions où nous avions dû chercher pendant des heures un Pandamon … Toute la ville est comme un mémorial. Tu es partout. J’ai pensé à partir à un moment, quitter la ville pour fuir tous ces souvenirs, mais j’y ai vite renoncé. Pourquoi ? Parce que partir ce serait fuir. Te fuir. Je ne veux pas fuir. Je ne veux pas te fuir. De toute manière, où que j’aille, mes souvenirs de toi avec moi, seront toujours en moi. Je ne pourrais jamais les oublier. Jamais. »

Un fin sourire se dessina soudain sur son visage alors qu’il songeait à la tête que pourrait faire Kudamon en entendant un tel message.

«  Tu dois être maintenant étonné par une telle déclaration de ma part. Je n’ai pas l’habitude de me montrer aussi expansif. Je ne l’est même jamais été. Mais je devais le faire. Je devais. Le professeur Daimon Suguru et les autres ont parlé à leurs partenaires avec leur cœur. Je ne pouvais donc pas t’envoyer moi un message froid comme il était au début. Cela me semble une marque d’irrespect pour toi. D’ailleurs, je crois que Yushima-sempai avait raison finalement. Je me sens un peu mieux d’avoir parlé de ce que je ressentais au sujet de notre séparation. Je crois, contrairement à ce que j’ai dit hier, que l’idée du professeur Daimon Suguru était excellente. Mais ne vas surtout pas le lui répéter, d’accord ? Je vais te laisser à présent en espèrant que tu veux me revoir toi aussi autant que je veux te revoir. Au revoir, Kudamon. »

Les paupières closes, l’âme plus apaisée qu’à son entrée dans le studio, Satsuma pressa alors la touche qui coupa l’enregistrement et ouvrit à nouveau les yeux.

– Kudamon … , murmura t-il. J’espère vraiment te revoir bientôt. Toi et tous les autres.

Fin de l’histoire

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